CR Chorea : Duel – séance du 2 juin 2012

Duels de mots

 

Itinéraire de chercheur : Sophie Albert (université Paris-Sorbonne)

Après une thèse sur Guiron le courtois, un roman en prose du XIIIe siècle remanié au XVIe siècle, Sophie Albert est maître de conférence depuis septembre 2011. Elle nous présente son parcours, qui l’a amené à pratiquer un va-et-vient constant entre trois disciplines : la littérature, l’histoire et l’anthropologie. À travers l’exemple de son sujet d’étude actuel, la vengeance et le don, elle nous expose sa méthode de travail qui tente d’associer les apports de ces trois disciplines.

Fanny Oudin et Anne Debrosse : « Christine de Pizan, de la Querelle du Roman de la Rose à la Querelle des femmes »

En manière de préambule, Anne souligne que le propos ne sera pas organisé de façon très universitaire : l’introduction est en réalité une sorte de première partie, car il y a beaucoup de choses à mettre en place, étant donné que la communication aborde un phénomène peu connu.

Christine de Pizan (source : Gallica)

Christine de Pizan (source : Gallica)

I. La Querelle des Femmes : qu’est-ce ?

Anne explique que la fin du XVe siècle et le XVIe siècle sont des périodes de controverses. Les querelles se multiplient, à l’image de la prolifération des duels buissonniers : celles qui retiendront notre attention sont la Querelle des Femmes et la Querelle du Roman de la Rose. Il faut apporter quelques petites précisions sur ces deux Querelles, afin de bien savoir de quoi l’on parle.

– La Querelle du Roman de la Rose sera abordée par Fanny. Anne se concentre donc sur la Querelle des Femmes. Mais en deux mots, la Querelle du Roman de la Rose est un ensemble de controverses au sujet du Roman de la Rose avec, au centre, la question de la conception de la femme dans le Roman de la Rose (Jean de Meun étant misogyne à l’excès). De ce point nodal naît la « Querelle des Femmes ».

– La Querelle des Femmes : il faut se reporter à la section du site d’Éliane Viennot qui est consacrée à la Querelle des Femmes pour avoir une synthèse très utile sur la question des sources et de l’historiographie du phénomène. Anne en propose un résumé (diapo. 3) : l’expression « Querelle des Femmes » sert depuis les années 1880 à désigner les controverses sans précédent qui ont fleuri notamment au XVIe siècle sur la nature du sexe féminin (inférieur, supérieur ou égal à l’homme), et, partant, sur la place à lui accorder en société, à un moment où justement sa place et son rôle se dégradent nettement (diapo. 4). Ces controverses se sont incarnées dans la production d’ouvrages sur le sujet, qui se présentent sous forme de récits allégoriques, de récits « réalistes », de traités… Il faut retenir que cette production est polymorphe. C’est, pense-t-on, la première fois qu’on s’interroge vraiment sur l’égalité des deux sexes. Auparavant, l’égalité n’entrait pas en ligne de compte.

II. La Querelle des Femmes et les formes du duel : une relation privilégiée.

Pourquoi la Querelle du Roman de la Rose et la Querelle des Femmes retiennent-elles notre attention tout particulièrement, au sein de cette session du séminaire qui est consacrée au duel ? C’est que la Querelle des Femmes et les formes du duel entretiennent une relation privilégiée.

La production de la Querelle des Femmes a trait à la joute verbale entre les auteurs. Certes, la métaphore du duel pour une joute verbale dont le public est juge n’est pas originale au XVIe siècle. Cependant, le lien entre duel et Querelle des Femmes n’est pas qu’une élégance d’écrivain. Dès les origines de la Querelle des Femmes, les ouvrages philogynes sont remplis de duels.

Dans ceux qui se présentent comme des récits allégoriques, typiquement, des mises en scènes dignes des romans de chevalerie justifient un duel entre les personnages : l'honneur d'une femme, allégorie du sexe féminin, est mis en danger par un calomniateur au nom évocateur (souvent Malebouche, ce qui vient du Roman de la Rose) qui l'assiège. Un champion, un chevalier en armes, vole à son secours en le défiant et en le défaisant. Il en va ainsi dans le Champion des Dames de Martin Le Franc (1440-1441) qui montre d'emblée, à travers son titre et ses illustrations, l'importance de l'image du duel. Il s'agit bien du duel à la médiévale, comme on le voit dans un extrait de cet ouvrage (diapo. 7) : il faut souligner la violence des images de combat. Les Champions des Dames semblent ainsi atteints de ce qu'Anne appelle le “complexe de Lancelot” : la métaphore très en images du duel s'impose au lieu d'une métaphore légère et rebattue du débat comme combat.

Dans les traités, la dimension combattive, d'homme à homme, apparaît parfois dès le titre des ouvrages qui entreprennent de demander justice (titre où les femmes à défendre sont en bonne place d'ailleurs, leur honneur à défendre justifie le duel : exemples de titres dans la diapo. 8)

Ainsi, au sein de la Querelle des Femmes, étant donné l'enjeu et la nature du débat, un défi d'homme à homme est lancé au nom de la défense de l'honneur des femmes, que ce soit dans la narration ou entre auteurs.

De plus, outre le fait que les ouvrages de la Querelle se construisent généralement en opposition à un adversaire, réel ou supposé, présent ou absent, leur architecture est assez souvent organisée en antagonismes binaires. En effet, on utilise très souvent la forme du débat, qui est très à la mode à la fin de l'époque médiévale, dans les récits allégoriques mais aussi dans des narrations qui se veulent plus "réalistes". Le chevalier en armes qui féraille tend à laisser sa place au champion orateur, même s'il y a coexistence des deux dès les origines, par exemple dans le Champion des Dames : le duel en armes contre Despit est redoublé par le duel verbal contre Malebouche (diapo. 9). Cristofano Bronzini, dans son Della dignità e nobiltà delle donne (1622), met en scène un duel verbal entre Tolomei, un ennemi des femmes, et Onorio, leur champion : cet antagonisme structure l'ouvrage entier. Même quand la Querelle n'est pas l'objet principal du livre, la forme duelle est utilisée quand la question surgit : dans le Livre du Courtisan, Castiglione met en scène un duel verbal dont l'objet est la femme (son statut, ses capacités, son rôle social actuel et idéal) qui oppose Julien le Magnifique au Seigneur Gasparo (livre III). Le débat étant une joute verbale, l'intérêt de ces débats ne réside-t-il que dans leur forme, indépendamment du sujet traité ? La réponse est non. Le débat est une forme qui, ajourd'hui, « suscite un certain dédain de la part des critiques, et se trouve reléguée au rang de production conventionnelle, traitant un sujet insignifiant, et valant surtout comme témoignage d’une “mentalité juridique” et de l'emprise plus marquée de la rhétorique sur la poésie courtoise » (Laëtitia Tabard, dans ses positions de thèses, thèse de littérature médiévale intitulée « Bien assailly, bien deffendu ». Le genre du débat dans la littérature française de la fin du Moyen Âge). La Querelle des Femmes a souvent été considérée comme un phénomène parodique, pas sérieux, paradoxal. Mais en fait, comme le montre L. Tabard, le débat est une remise en cause profonde en réalité, et c'est pourquoi la Querelle des Femmes choisit cette forme : « La confrontation entre les êtres, dans les débats allégoriques et polémiques, fait également apparaître le personnage derrière le discours, et subvertit les représentations et les catégories, rapportées à la relativité des points de vue. Le débat repose ainsi sur une mise en scène ludique de la parole qui se révèle indissociable de la recherche d’un rapport nouveau au savoir, que le public est amené à constituer par lui-même. »

Ainsi, le lien entre combat d'homme à homme et débat est indéfectible dans le cadre de la Querelle des Femmes, car le débat est lié une recherche, à une remise en cause grâce à la mise en avant de la relativité des points de vue. L'usage du débat constitue donc le meilleur angle d'attaque pour les champions.

Le duel/débat peut très souvent dégénérer en guerre rangée, entre amis et ennemis des femmes, de même que, dans les duels buissonniers, les témoins se retrouvaient souvent les armes à la main contre le groupe adverse. La métaphore de la littérature comme duel mais aussi comme bataille rangée est par conséquent volontiers utilisée à l'époque dans le cadre de la Querelle des Femmes. Dans Le Fort inexpugnable du sexe feminin (1555), François de Billon traite son livre comme une forteresse tenue par des femmes assiégées et contraintes de se défendre (diapo. 10 et illustration ci-dessus). On touche parfois, quand le champion s'éclipse, à la guerre des sexes : en 1588, Nicolas de Cholières publie La guerre des mâles contre les femelles, représentant en trois dialoguezs les prérogatives et dignités tant de l'un que de l'autre sexe, avec les Mélanges poétiques du sieur de Cholières ; en 1534, Gratien du Pont, seigneur de Drusac, publieLes controverses des sexes masculin et féminin.

 

III. Quelle est la place des femmes ?

L'image de guerrières dans les planches qui illustrent l'ouvrage de Billon pose problème. En effet, la Querelle des femmes fait rage au XVIe siècle, mais les femmes semblent pendant un temps les grandes absentes des joutes: d'après le jurisconsulte Beaumanoir, « femme ne se puet combattre » (Première raison du chap. LXIII des Coutumes du Beauvoisis, XIIIe siècle). Or, ce qui est vrai pour la joute armée l'est pour la joute verbale.

Anne de Bretagne recevant le manuscrit des Vies des femmes célèbres (1504) d'Antoine Dufour (source : Gallica)

Anne de Bretagne recevant le manuscrit des Vies des femmes célèbres (1504) d'Antoine Dufour (source : Gallica)

Dès lors, leur rôle s'est souvent borné, surtout à la fin du XVe siècle et au moins pendant toute la première moitié du XVIe siècle, à commanditer les ouvrages qui doivent servir d'arme contre leurs détracteurs (Anne de Bretagne demande en 1509 au moine Antoine Dufour une traduction du De mulieribus claris de Boccace, 1361, par exemple - diapo. 12 et illustration ci-dessus) ou à encourager les hommes, nombreux, qui prenaient leur défense dans des débats en société, comme cela apparaît dans le Courtisan: la Duchesse pousse le Magnifique à parler contre Gasparo, la cour se transforme en lice; Emilia parle un peu, mais l'essentiel est ce duel entre les deux hommes, dont l'un est commandité par la Duchesse - voir diapo 13. Les femmes poussent et/ou soutiennent donc des champions parés de leurs couleurs à affronter leurs ennemis pour elles, parce qu'elles n'ont pas d'autre solution.

C'est dans les années 1580 et surtout au XVIIe siècle que les femmes prennent enfin la plume de façon régulière et à visage découvert pour leur propre défense. Les deux premières contestations féminines françaises se trouvent dans le tout début des années 1540, avec d'Hélisenne de Crenne, Les epistres familières et invectives, et Marie D'Ennetière, ou Dentière, Epistre très utile faicte et composée par une femme chrestienne de Tornay, envoyée à la Royne de Navarre (diapo. 14). Cependant, Hélisenne est en réalité Marguerite Briet (elle prend un pseudonyme) et on ne sait rien d'elle, à tel point qu'on a pensé qu'elle était un homme (Le Motteux, 1741), plus précisément Jean Dorat (Johanneau, 1823). Selon Jerry Nash (éditeur du texte d'Hélisenne de Crenne chez Champion, 1996), la disparition du« je » ne doit pas surprendre chez une femme auteur : « Afin d'effectuer une séparation bien claire entre la vie privée et la vie littéraire, une solution qui s'imposait à elle était de choisir un pseudonyme pour sa vie publique [même s'il s'agit seulement d'un pseudonyme partiel] et de s'appuyer entièrement sur un “je” narrateur, à l'intérieur de ses écrits, pour remplacer la personne historique ou l'identité personnelle » (introduction). Quant à Marie Dentière, on sait plus de choses sur elle car elle est très active dans la Réforme, mais son féminisme est, pense-t-on, surtout théologique1. Elle écrit dans un contexte qui remet en question le rôle des femmes (chez les Réformés). Elle a pour volonté que les femmes aient le droit de prêcher en public (ce qui n'est pas sans rappeler les désirs des Lollards en Angleterre). Des accents proto-féministes sont audibles chez Louise Labé en 1555, bien sûr. Mais par comparaison, entre 1575 et 1620, les Des Roches, Nicole Estienne, Marie de Romieu, Marie de Gournay, Charlotte de Brachart, Jacqueline de Miremont font nombre et parlent souvent à visage découvert. Les controverses sont alors véritablement accessibles aux femmes, qui joutent avec les hommes en l'honneur de leur sexe.

Pourtant, dès le début du XVe siècle il est une femme qui a osé contrevenir à cette loi de résistence discrète plus ou moins tacite : Christine de Pizan. On connaît bien sa vie et ses opinions, elle écrit sous son nom et elle se trouve dans un contexte qui n'est pas encore à l'heure des bouleversements sans précédents que le XVIe s. connaîtra plus tard. Elle est donc bien différente de Crenne et Dentière. C'est elle qui enclenche véritablement laQuerelle des Femmes, avec la première joute qui oppose amis et ennemis des femmes autour du Roman de la Rose. Elle utilise un vocabulaire guerrier : « L'heure est venue [… de bâtir] une place forte où se retirer et se défendre contre de si nombreux agresseurs », dans la Cité des Dames(1404). Christine semble plaider pour une écriture asexuée : dans son adresse au lecteur de la traduction du traité antique sur les armes de Végèce (Le livre des faits d'armes et de chevalerie), elle s'excuse de sa hardiesse car les femmes ne sont pas censées toucher à la guerre de près ou de loin, mais écrit « Ne te chault qui die mais que les parolles soyent bonnes ». En réalité, elle porte une interrogation profonde sur la figure auctoriale, car elle est véritablement la première « en son genre ». Globalement, elle porte une interrogation sur ce qu'est une femme et quelle est sa place. Elle apporte des nuances très fines : les distinctions entre classes sociales sont plus importantes que celles entre les sexes, d'après elle. C'est l'éducation surtout qui fait la différence, les capacités des hommes et des femmes étant égales (même s'il en faut pas faire de contre-sens : elle n'écrit pas pour revendiquer l'égalité en toutes choses).

Sa réputation est immense après sa mort : elle est citée dans les listes de femmes célèbres au même titre que les Antiques et que les Modernes comme Vittoria Colonna, jusque bien avant dans le temps (au moins jusqu'au XVIIIe s.). Il arrive qu'elle soit la seule personnalité féminine de l'époque médiévale à être citée, comme dans le Triomphe de Madame Deshoulières écrit par Marie-Jeanne L'Héritier en 1694. Le Franc la cite et la compare à Caton et à Cicéron, Antoine Vérard la cite en compagnie de la grande poétesse Sappho et d'Othéa, déesse de la prudence2. Après sa mort, elle est imprimée, traduite, remaniée. Cependant, la Cité des Dames n'est pas imprimée avant le XXe s. Pizan semble surtout connue pour ses talents littéraires, plutôt que pour ses talents de polémiste. Cependant, la Christine de la Cité des Dames exerce une influence sous-terraine, car Le Franc qui cite Pizan avait dû la lire, et peut-être Billon utilise-t-il l'image du Fort en mémoire d'elle.

Surtout, il est intéressant de voir que les deux premières femmes qui ont écrit dans le cadre de la Querelle des Femmes après elles ont utilisé la même forme que Christine quand elle s'est élevée contre la misogynie ambiante au tout début, avant même d'écrire la Cité des Dames – la forme épistolaire, typique de la Querelle du Roman de la Rose. Anne précise qu'elle laisse Dentières de côté car elle constitue vraiment un cas particulier (contexte de Réforme et épître à une grande dame) ; elle se concentre sur Crenne (diapo. 16 et 17). Crenne s'adresse dans ses épitres à son mari puis à un certain Élenot, misogyne notoire : l'adresse est violente, et Crenne réclame la publicité du débat, du duel, qui passe donc d'abord, pour les femmes, par la forme épistolaire.

Christine de Pizan et son fils, Collected Works of Christine de Pisan, vers 1413, BL, Harley 4431 (source : Wikimedia commons)

Christine de Pizan et son fils, Collected Works of Christine de Pisan, vers 1413, BL, Harley 4431 (source : Wikimedia commons)

IV. Epistolaire et polémique

Anne Debrosse passe la parole à Fanny Oudin en relevant, à travers l'exemple des lettres d'Hélisenne de Crenne, la manière dont les femmes ont pu s'appuyer sur la forme épistolaire afin de faire entendre leur parole dans les Querelles. Elle rappelle que les trois premières épîtres d'Hélisenne de Crenne sont adressées à son mari qui la maltraite, puis qu'elle étend la liste des destinataires : ainsi, l'épître 4 est adressée à Elenot. Dans cette lettre, l'auteur dresse la liste des femmes célèbres et exprime son désir de voir sa correspondance publiée.

Fanny Oudin rebondit sur cet exemple et souligne qu'il est particulièrement intéressant par rapport au statut de l'épistolaire, car il illustre parfaitement la manière dont ce genre se situe entre le public et le privé, et surtout la manière dont il entretient une fiction autour de son caractère privé. Elle fait l'hypothèse que c'est cette ambiguïté du genre épistolaire qui lui permet de devenir un instrument privilégié dans le cadre de querelles, où les auteurs jouent du statut incertain de la lettre pour s'autoriser certaines prises de paroles. Elle suggère que cette dimension de l'épistolaire a pu favoriser son appropriation par les femmes.

L'une de ses hypothèses de travail est en effet que l'émergence de l'épistolaire comme genre vernaculaire a partie liée avec une forme de duel épistolaire qui est conquête d'un droit à la parole publique. En effet, l'émergence de la correspondance comme genre autonome en vernaculaire ne se fait pas à travers la lettre d'amour, mais d'abord sous la forme du débat épistolaire : les premiers recueils de correspondances sont des débats. L'étude des traditions en présence et des motifs qui ont permis le développement de la pratique épistolaire, d'abord sous la forme d'insertions, puis sous une forme autonome, permet de comprendre pourquoi.

De fait, les insertions épistolaires prennent appui sur trois types de motifs, qui correspondent à trois traditions de l'écriture épistolaire. La première est la tradition de l'épître amoureuse, bien représentée, par exemple, par le genre des "saluts d'amour", et par les traductions des Héroïdes d'Ovide. Sur le plan littéraire, c'est celle qui s'impose le plus aisément, à cause de sa parenté avec les thèmes lyriques. La seconde est celle de l'épître didactique, placée sous les auspices d'une relation à la fois amicale et didactique : cette tradition se développe tout particulièrement à la fin du Moyen Âge, alors que le champ de la poésie s'étend à des sujets plus divers, qui touchent notamment à la morale et à la politique. Mais il existe une troisième tradition, que l'on oublie souvent parce qu'elle paraît moins "littéraire", celle des lettres politiques, qui regroupe, et ce n'est pas rien, toutes les lettres émanant des chancellerie. Or dans le cadre de l'insertion épistolaire, ce troisième modèle se retrouve le plus souvent sous la forme de lettres de défi qui invitent au duel, quand elles ne forment pas, en elles-mêmes, un premier duel, verbal - dans Renart le Nouvel, de Jacquemart Giélée, par exemple.

Or, les deux premières de ces traditions, si elles donnent lieu à de très belles réussites du côté de l'insertion épistolaire, ne débouchent pas, du moins au Moyen Âge, sur la constitution de recueils d'épîtres. Sans doute est-ce lié au fait que le dialogue inhérent à la correspondance a tendance à y être contrarié. Dans la correspondance amoureuse, l'échange a tendance à se muer en choeur des amants. dans la correspondance didactique, le déséquillibre entre les correspondants, dont l'un est maître et l'autre disciple, a tendance à tourner au monologue : en dehors de l'insertion, les exemples de lettres didactiques connus sont plutôt des lettres-traités, plus traités que lettres d'ailleurs, isolées et sans véritable dialogue. En revanche, la relation d'amitié qui sous-tend ce type de correspondance, dans la lignée des lettres de Sénèque à Lucilius, par exemple, est récupérée par la troisième tradition.

En effet, à la fin du Moyen Âge, les écrivains se sont efforcés de s’approprier le modèle antique de la correspondance entre amis lettrés, tout en s’appuyant sur les motifs qui avaient fondé l’émergence de la lettre dans les narrations. L’amour étant, des deux thèmes épistolaires majeurs, le plus proches de l’amitié, c’est d’abord par ce biais que le poète s’efforce de conquérir une certaine forme d’égalité avec le Prince (Machaut, Froissart). Toutefois, le constat de l’échec dans cette voie amène Christine de Pizan à rejeter, avec le Roman de la Rose, le modèle amoureux offert par la lyrique, pour privilégier les armes, et le modèle de la lettre de défi. Apparaissent donc, à la fin du Moyen Âge, deux recueils importants de lettres : le Débat sur le Roman de la Rose, qui est la publication par Christine de Pizan de ses échanges autour de l'oeuvre de Jean de Meun avec les humanistes Gontier et Pierre Col, et les Douze dames de rhétorique, un échange entre Georges Chastellain et Jean Robertet - c'est-à-dire entre deux rhétoriqueurs affiliés à deux cours différentes, la cour de Bourgogne et la cour de Bretagne.

À la croisée entre la fin du Moyen Âge et les prémices de la Renaissance, la correspondance polémique s’affirme donc, sous l’égide paradoxale du modèle antique des familiares, comme un moyen pour le poète vernaculaire de conquérir à la fois un mode d’expression jusqu’alors réservé au latin – et de fait, les deux correspondances en question mêlent français et latin – et une dignité, un honneur équivalent à celui du chevalier : incapable de prendre la place du prince en amour, où il ne peut être que son conseiller, le poète sera en revanche son équivalent dans la joute, devenue verbale. Il est révélateur, de ce point de vue, que dans les Douze dames de rhétorique, la gloire d’un prince, et d’une cour, soient liées à celles des poètes dont le seul objet est désormais leur art, dégagé des liens qui l’inféodaient à l’amour. C’est sous l’égide du conflit amical qu’émerge un genre épistolaire autonome en langue vernaculaire, dont les modèles, sans doute infléchis par les narrations où ont été insérées les premières lettres en ancien français, se différencient ainsi du modèle de l’amitié tout en s’y référant.

L'inimité plutôt que l'amitié, ou plus exactement, une amicale inimité, une amitié polémique, deviennent donc le vecteur du développement de la correspondance : la matière sera d'armes et de lettres, et non d'amour et de lettres (ou d'armes et d'amours, comme dans la formule du roman chevaleresque). C'est ce qui permet de considérer la correspondance comme un duel : de même que la correspondance joue à la fois des motifs de l'inimité et de l'amitié, de même le duel relève d'un système d'adversité, puisqu'il permet de "laver l'honneur". Un duel est donc une pratique codifiée, encadrée, qui au contraire de la guerre, ne recherche pas l'anéantissement de l'autre, mais l'établissement - le rétablissement - d'une relation d'égalité qui se situe à mi-chemin entre identité et altérité. Le duel, comme la lettre, négocie à la fois l'appartenance à un ensemble - sur fond d'alliance ou d'amitié possible - et la mise en place de positions respectives des protagonistes - avec une dimension de rivalité essentielle.

Christine de Pizan écrivant son livre, in Collected Works, BL, MS Harley 4431 (source : Wikimedia commons)

Christine de Pizan écrivant son livre, in Collected Works, BL, MS Harley 4431 (source : Wikimedia commons)

Christine de Pizan écrivant son livre, in Collected Works, BL, MS Harley 4431 (source : Wikimedia commons)

V. Un droit à la parole contrarié : l'épistolaire et la conquête d'un statut public

Une parole contrariée : polyphonie épistolaire et refus du dialogue

Cette parenté de la lettre "invettive" et du duel est particulièrement visible dans le lien qui se crée entre le débat et la publication, conçue de manière large comme accès à une parole publique. En effet, Anne Debrosse a montré que l'un des aspects de la Querelle des femmes est la question de la capacité des femmes à se défendre publiquement elles-mêmes : elle a expliqué que pouvait se mettre en place un dispositif de délégation, la femme ne participant pas elle-même au corps à corps, non plus qu'au débat lorsqu'il prend la forme d'un procès : elle se fait représenter, par un chevalier ou un avocat. Avec la lettre, au contraire, la femme peut participer en personne au débat. La lettre semble donc au coeur du problème de l'accès à une parole publique. Or elle-même occupe, dans cette perspective, une position rien moins qu'ambiguë. C'est ce qui apparaît dans les deux débats épistolaires de la fin du Moyen Âge. Dans la perspective de la Querelle des femmesFanny Oudin se concentre cependant sur la Querelle du Roman de la Rose et le débat entre Christine de Pizan et les frères Col.

La première chose qui frappe le lecteur de sa correspondance est l'obligation où est Christine de Pizan de négocier, à chaque instant, son appartenance au cercle des lettrés, et son droit à la parole. Le duel porte d'abord sur la reconnaissance d'un statut. Cela apparaît à la fois dans la progression de la correspondance et dans la rhétorique des lettres. Le cadre même du débat invite, par ailleurs, à insister sur sa dimension polémique. Il s'inscrit en effet dans un milieu de lettrés, marqués par une double appartenance à l'Eglise et à la cour, et pris dans une double controverse : le Grand Schisme, et les discussions du pré-humanisme, avec en toile de fond la rivalité naissante entre France et Italie... sur fond de guerre de Cent ans et de guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.

La progression de l'échange est donc révélatrice d'une tension polémique. En effet, si l'on examine sa chronologie, on se rend compte qu'elle met en scène un refus de dialogue, puisque, face à Christine de Pizan, se met en place un véritable de phénomène de "délégation de la parole", de Jean de Montreuil à Pierre Col, puis de Pierre Col à son frère Gontier. À cette dynamique descendante répond la stratégie inverse de Christine de Pizan, qui elle prend appui sur Jean Gerson et sur la publication, ce qui lui permet de faire entrer, à travers la dédicace, des figures d'autorité dans le débat (la reine Isabeau  et le prévôt de Paris). La polyphonie se double donc d'un rapport oblique d'une lettre à l'autre, chacun ne répondant pas forcément à celui qui lui a écrit - sauf Christine de Pizan, qui met un point d'honneur à répondre point par point aux accusations de ses adversaires, dont la stratégie paraît, en ce sens, quelque peu méprisante : en ne répondant pas directement à Christine de Pizan, Jean de Montreuil puis Gontier Col lui refusent le statut d'interlocutrice valable. La femme de lettre doit donc batailler pour se faire reconnaître à l'égal de ses homologues masculins. De plus, l'échange prend souvent l'allure d'un dialogue de sourds, avec une tendance à jouer sur les mots de l'autre, et à renvoyer à l'adversaire ses propres arguments. Les lettres de clôture des débats sont d'ailleurs systématiquement des fins de non recevoir, et la dernière lettre de Pierre Col illustre bien l’ensemble de la dégradation polémique de la relation et les préjugés contre Christine de Pizan.

Le refus voilé de Christine de Pizan comme interlocutrice digne d'intérêt s'accompagne alors d'une négation de l'autoportrait qu'elle s'efforce de mettre en place, et du staut qu'elle cherche à se donner. Par exemple, si les relations amicales entre Pierre Col, secrétaire du roi, et Christine de Pizan, veuve d'un secrétaire du roi, sont mises en exergue par les salutations, cela n'empêche pas la polémique de s'introduire dès le départ, avant même que Gontier ait eu connaissance du traité de Christine de Pizan sur le Roman de la Rose (celui qui répondait à Jean de Montreuil), nons sans une certaine condescendance : la métaphore de l'errance suggère qu'il s'agit moins de discuter avec Christine de Pizan d'égal à égal, et d'entendre son point de vue, que de la remettre dans le droit chemin. L'exemple de Leuntion, la courtisane, s'en prenant à Théophraste, est assez révélateur de cette tension entre relation amicale et misogynie.

La lettre, instrument privé de l'accès à une parole publique et reconnue pour les femmes ?

Un élément déterminant, dans ce débat, est la décision prise par Christinede Pizan de publier son échange avec Pierre Col - décision polémique par son contenu, puisqu'elle exclut la lettre initiale de Jean de Montreuil, mais aussi décision polémique en soi, puisqu'elle décide de rendre public et de porter devant la cour un débat qui était à l'origine situé dans le cadre privé, ou semi-privé, du cercle des lettrés. La lettre de Pierre Col, qui relance le débat, suit d'ailleurs cette publication, ce qui témoigne de sa portée. La publication est donc aussi conçue comme une arme.

L'hypothèse de Fanny est que cette tension entre privé et public, sous-jacente à la publication de tout recueil épistolaire, fonde l'appropriation de la lettre par les femmes comme genre littéraire qui leur serait propre, en particulier lorsqu'elles veulent intervenir dans un débat.

Le premier intérêt de la lettre, dans cette perspective, est d'être un texte écrit : l'objet épistolaire, dans sa matérialité, s'intercale entre les duellistes et évite la présence réelle. La lettre, dans une grande mesure, évite le corps à corps : en témoigne, dans les deux débats cités, l'intervention d'un certain nombre d'intermédiaires entre les duellistes, qui atténue la confrontation. La structure temporelle de l'épistolaire, en lien avec sa nature d'écrit, témoigne d'une même médiation qui atténue le conflit. Le geste d'écrire est en effet un acte, et peut provoquer une autre action en retour (dont la réponse est une des formes). Mais lorsque la correspondance est publiée, elle l'est comme trace d'un passé qui, même proche, perd de sa virulence par rapport au discours de l'orateur, directement ancré dans le duel (Il en va d'ailleurs de même lorsque la lettre rend compte d'un événement). Par ailleurs, la discontinuité de l'échange épistolaire engendre une discontinuité du discours épistolaire, au sein même de la lettre : une réponse se fait point par point, et le discours est donc régi par une contrainte externe : il ne se développe pas de manière continue, en suivant uniquement son propre fil. Cette introduction d'un écart, d'une distance dans le dialogue, à travers la tension entre développement d'un discours et échange de répliques, peut aussi atténuer le débat. Cette prise de distance, qui évite de s'exposer de manière directe, comme dans une scène de procès par exemple, peut-elle être l'une des raisons pour lesquelles les femmes se sont appropriée l'écriture épistolaire? Si le débat "en présence" est encore une forme de parole trop publique, et trop physique, pour les femmes, la correspondance leur permet néanmoins de prendre part aux querelles, en restant dans une distance.

Mais cette distance est fictive, car la lettre est aussi un discours qui dévoile les pensées. En ce sens, le rapport ambigu entre privé et public qu'elle instaure est en fait un rapport du montré et du caché. Or cette seconde dialectique est particulièrement intéressante, car ce qui est caché, secret, peut aussi s'interpréter à travers une tension entre la présence et l'absence : un discours se donne pour refusé, absent, tout en manifestant son existence, sa présence. Or la dialectique de la présence et de l'absence est aussi à la source de l'écriture épistolaire, avec une dynamique inversée : ce qui est absent s'y donne pour présent. Et l'on a vu que c'est elle qui fonde la dimension médiatrice de la lettre, qui permet aux femmes de prendre la parole sur la scène publique sans s'y exposer. Ces jeux de renversement offrent donc aux femmes un support de parole ambigu à souhait.

Fanny ajoute pour conclure que pour Christine de Pizan, qui cherche à s'imposer comme femme de lettres, et pour celles qui la suivront dans cette voie, l'épistolaire en langue vernaculaire permet de jouer à la fois sur une posture d'autorité que confère la maîtrise de l'écrit (apanage des clercs) et d'une posture d'humilité liée à l'utilisation d'une langue maternelle qui n'est pas encore, à son époque, considérée comme une langue de savoir. En somme, dans ce cadre précis, la lettre en langue vulgaire est aussi tendue entre une dimension féminine, et une dimension masculine. Or une telle ambiguïté n'aurait pu être mise en place dans le cadre de correspondances amoureuses. L'émergence de la correspondance en vernaculaire se fait donc à la fois sur le mode de la polémique, mêlant amitié et rivalité, dans une relation d'adversité, et avec une focalisation sur le geste de "rendre public", qui a peut être été un facteur de son approriation ultérieure par les femmes.

Compte rendu écrit par Anne Debrosse, Fanny Oudin et Aurélia Tamburini.


  1. Pour reprendre le titre de l'article d'Irena Backus, « Marie Dentière : un cas de féminisme théologique à l'époque de la Réforme », Bull. de la Soc. d'Hist. du Protest. Franç., 137, 1991, p. 177-195. Voir la notice sur Dentière du Dictionnaire des Femmes de l'Ancien Régime de la SIEFAR. Il y a aussi une notice sur Crenne

  2. Cf. article de Suzanne Solente, « Deux chapitres de l'influence littéraire de Christine de Pisan », Bibliothèque de l'école des chartes, 1933, tome 94, p. 27-45.