CR Chorea : Duel – séance du 7 avril 2012

Sont présents Andrea Bruschi, Paule Desmoulière, Emiliano Ferrari, Marie Goupil, Isabelle Haquet, Adeline Lionetto-Hesters, Geoffrey Lopez, Fanny Oudin, Bernadette Plageman, Nicolas Raccah, Henri Simmoneau, Aline Strebler, Aurélia Tamburini, Ivana Velimirac,  Eloïse Zulicek-Vukusik.

Qu’est-ce que le duel ? Histoire des pratiques du duel de la fin du Moyen Âge au début du XVIIe siècle.

 Adeline Lionetto-HestersGeoffrey Lopez et Emiliano Ferrari, les coordinateurs du thème, présentent une brève introduction qui replace la pratique du duel dans son contexte historique, du duel judiciaire médiéval jusqu’au XVIIe siècle. Il est nécessaire d’envisager cette période historique assez large afin de comprendre les mutations qui ont lieu durant le XVIe siècle. Le duel constitue un objet transdisciplinaire, par conséquent l’angle d’approche ne peut pas être uniquement historique ou littéraire ; un regard philosophico-moral plus large doit également s’intéresser au système de valeurs qui justifie la pratique du duel et la rend nécessaire. Cette séance d’introduction à notre étude du duel s’est déroulée au château d’Ecouen (Musée National de la Renaissance) qui nous a chaleureusement accueilli. Le séminaire a été suivi d’une visite guidée de la salle d’armes du château ainsi que d’une démonstration d’escrime par trois escrimeurs de la troupe de la Brette Noire (dont notre secrétaire Geoffrey Lopez).
Paulus Hector Mair, "De Arte Athletica", exemplaire de Munich. Pour avoir une vision de l'oeuvre de P. H. Mair on peut voir : Polearms of Paulus Hector Mair, composé par David J. Knight et B. Hunt, Paladin Press, Boulder, Colorado, 2008.

Paulus Hector Mair, "De Arte Athletica", exemplaire de Munich. Pour avoir une vision de l'oeuvre de P. H. Mair on peut voir : Polearms of Paulus Hector Mair, composé par David J. Knight et B. Hunt, Paladin Press, Boulder, Colorado, 2008.

Henri Simonneau : « Le duel ou comment résoudre un conflit sans que le sang ne soit versé (XVe – milieu du XVIe siècle) ».

Henri Simonneau, docteur en histoire médiévale (Université Charles-de-Gaulle-Lille III), a consacré sa thèse aux hérauts d’armes et s’intéresse à présent, entre autres choses, au duel judiciaire valenciennois de 1455. Ses recherches actuelles ont inspiré le sujet de sa communication : « Le duel ou comment résoudre un conflit sans que le sang ne soit versé (XVe-milieu du XVIe siècle) ».
Henri souligne qu’il adopte un point de vue d’historien médiéviste afin de mieux comprendre les mécanismes de fonctionnement du duel. Son analyse proposera un tour d’horizon de la question, de la fin du Moyen Âge au XVIe siècle. Au XIXe siècle, les premiers historiens qui s’intéressent à cette question du duel prennent souvent pour point de départ le XXVIIIe livre de L’Esprit des lois de Montesquieu, qui revient sur l’évolution des « lois barbares » et qui prend l’exemple du combat judiciaire. Il note que le duel est la seule preuve ordalique qui subsiste tout au long du Moyen Âge, en raison de la fusion des différents droits barbares. Les historiens s’en servent pour y voir un archaïsme nobiliaire, et pour voir dans sa disparition le fruit d’une longue lutte de la royauté. Le duel est une pratique très encadrée de médiation et de résolution de conflits. Il est l’apanage des princes, plus que de la noblesse dans son ensemble, et conduit rarement à la mort, et même au sang versé. Dans le domaine judiciaire, le duel ordalique intervient en dernier lieu lorsque la procédure inquisitoire a atteint ses limites. Parmi les duels célèbres qui ont marqué l’histoire en raison de leur caractère peu conventionnel, on peut citer le duel entre Carouge et Legris en 1388, ainsi que le duel de Valenciennes en 1455, tous deux très médiatisés. Brantôme commence d’ailleurs son Traité des duels par l’évocation de ces deux événements.

1. Le duel de princes

Pendant la guerre de Cent ans, la déclaration en duel est une pratique courante entre les rois de France et d’Angleterre : Edouard III défie ainsi Philippe VI de Valois dès le début de la guerre. Des cartels visent à rendre public le sacrifice du prince qui cherche à maintenir la paix. Le prince se présente alors comme un archétype du chevalier prêt à se sacrifier pour une cause juste. On dispose souvent de descriptions approfondies des cartels : le héraut d’arme porte la déclaration « contre son gré » au roi ennemi, qui le comble de présent et le renvoie vers son mandataire. Ce schéma se reproduit généralement à plusieurs reprises. Les cartels sont, en général, très largement diffusés, même si le duel n’a pas lieu, ce qui est le cas de figure le plus fréquent. Nicolas Offenstadt, auteur d’une thèse sur le discours de paix, a montré que cet usage du duel est avant tout un geste politique. Les hérauts sont des porte-parole des souverains mais jouent aussi le rôle de « tampons » qui déplacent le sujet guerrier sur un plan politique et diplomatique. Henri développe l’exemple du duel entre François Ier et Charles Quint en 1528. Lorsque les tensions politiques reprennent au début du XVIe siècle, les rois de France et d’Angleterre déclarent la guerre à Charles Quint en lui envoyant leurs hérauts d’armes. Charles Quint s’en étonne car François Ier est supposé être son prisonnier, et ne respecte pas les termes du traité de Madrid. Il l’accuse de se parjurer. François Ier le provoque alors en duel, et déclare qu’il rompt toute discussion jusqu’au combat, au moment où les armes succèderont aux provocations. Charles Quint accepte le duel comme dernier moyen de faire cesser les guerres, mais il rédige un nouveau cartel qui récuse

Henry de Saint-Didier, "Traicté contenant les secrets du premier livre sur l'espee seule, mere de toutes armes", Paris, chez Jean Mettayer et Mathurin Challenge, 1573. Exemplaire conservé par la Bibliothèque Municipale de Blois, source : BVH.

Henry de Saint-Didier, "Traicté contenant les secrets du premier livre sur l'espee seule, mere de toutes armes", Paris, chez Jean Mettayer et Mathurin Challenge, 1573. Exemplaire conservé par la Bibliothèque Municipale de Blois, source : BVH.

les critiques formulées par François Ier (toujours bien sûr par l’intermédiaire des hérauts d’armes). Bourgogne, le héraut espagnol n’a le droit de s’exprimer à la cour de France que s’il apporte une réponse positive au duel, mais il explique qu’il a avant cela une déclaration à lire. Conformément au précédent cartel, François Ier répond qu’il refuse la déclaration publique, or le héraut répond que le duel aura lieu uniquement s’il peut préalablement faire sa déclaration. François Ier s’emporte et refuse. Charles Quint fait alors la publicité de cet événement. On voit bien ici que le cartel constitue avant tout une tribune publique et politique, qui a pour but de présenter chacun des protagonistes comme un garant de la justice, de la légitimité, de l’honneur.

2. Le duel judiciaire

Depuis le Moyen Âge, le duel judiciaire est admis pour la résolution d’un conflit, mais constitue une pratique très encadrée. Il fait l’objet de quatre traités au XVe siècle, dont celui d’Olivier de la Marche, daté de 1490. Tous sont imprimés en 1586. Ils contiennent plusieurs idées intéressantes : le prince ne doit autoriser le duel qu’en toute dernière nécessité ; il ne peut y avoir duel que si le crime est passible de mort (c’est-à-dire à la suite d’une accusation de crime, viol, lèse-majesté, ou trahison) ; c’est le prince lui-même qui doit superviser l’événement pour jouer le rôle de conciliateur. On peut citer le cas d’un combat à Arras en 1431 opposant Maillotin de Bours et Hector de Flavy. L’affaire commence par un soupçon de trahison d’Hector de Flavy, qui retourne l’accusation contre son détracteur Maillotin de Bours. Aucune preuve ne pouvant décider la justice, les deux hommes se défient en duel. Les témoignages évoquent 40 000 à 50 000 spectateurs (néanmoins ce chiffre est certainement exagéré). Les duellistes prêtent un serment selon lequel le combat est juste, puis la formule « Laissez aller les champions et faites vos devoirs » donne le signal du combat. Le duc de Bourgogne Philippe le Bon fait arrêter le combat lorsqu’il considère que chacun a fait preuve de bravoure, avant le sang versé. Le duc se présente donc comme un conciliateur, l’honneur de chacun est sauf, et ainsi le duc consolide et rassemble ses rangs. Un autre exemple du XVIe siècle a opposé Pierre du Plessis à son neveu Gaucher de Dinteville, seigneur de Vanlay en 1538. Du Plessis accuse Gaucher de sodomie, et ce dernier exige un démenti. L’affaire va jusqu’à une provocation en duel, mais Gaucher quitte le pays. Du Plessis réclame alors justice. On pend Gaucher « par figure » en pendant ses armes à une potence. On peut analyser cet événement de la manière suivante : Gaucher était en disgrâce avec tout son clan, et ce duel qui n’a pas eu lieu a permis à la famille du Plessis de prendre ses distances avec une parentèle encombrante. Le cartel a en fait largement donné l’occasion au banni de quitter les lieux, puisqu’il a eu trois mois pour quitter la France.

3. Deux contre-exemples de duels meurtriers

La plupart des duels se déroulent donc sans que le sang soit versé ou même sans que le duel ait véritablement lieu, mais il existe néanmoins des témoignages de duels ayant entraîné la mort. On peut penser au duel entre Carrouges et Legris et à celui entre Cocquiel et Plouvier à Valenciennes. Le duel entre Carrouges et Legris est très documenté, il est notamment mentionné par Brantôme, Diderot et d’autres. Ce duel est souvent cité en exemple comme l’illustration d’une injustice profonde : Voltaire s’en sert ainsi pour faire du jugement de Dieu une injustice. Legris est accusé d’avoir violé Marguerite Carrouges, épouse de Jean Carrouges. Cependant Legris est un protégé de Pierre d’Alençon, qui ne le poursuit pas. L’affaire est alors portée au parlement de Paris, et à l’issue d’un an de procédure, un duel est décidé. Charles VI, alors en Hollande, rentre à Paris pour assister au duel. Il s’agit en fait d’un duel entre un favori et un disgrâcié, car Carrouges a été plusieurs fois en procès contre Alençon, il est considéré comme trop proche des Anglais, etc. Le combat a lieu, Carrouges gagne, Legris est tué. Dans un des témoignages, un religieux de Saint Denis rajoute un élément : il rapporte que plusieurs années plus tard, un homme a avoué sur son lit de mort être le vrai coupable du viol. Le rédacteur prétend qu’à partir de ce moment le duel judiciaire a connu des critiques. Ce témoignage est cependant certainement un faux, destiné à restaurer l’honneur du favori Legris, et provient d’un clerc, très hostile à ce mode de résolution du conflit.
Illustration du duel entre Jacotin Plouvier et Mathieu Cocquiel, début du XVIIe siècle, école flamande, conservé au Musée des Beaux-Arts de Valenciennes.

Illustration du duel entre Jacotin Plouvier et Mathieu Cocquiel, début du XVIIe siècle, école flamande, conservé au Musée des Beaux-Arts de Valenciennes.

Le duel de Valenciennes est rapporté par plusieurs chroniqueurs. Chastellain décrit sur cinq pages ce duel extrêmement sanglant, très critiqué car il se déroule entre bourgeois. À l’origine de l’affaire, Matthieu Cocquiel prend la fuite après un meurtre, et se réfugie à Valenciennes où il y a un droit d’asile en vertu d’un privilège ancien de la ville : un criminel ne peut être poursuivi sauf si un parent de la victime l’accuse d’avoir voulu donner la mort, auquel cas, un duel a lieu. Un certain Plouvier parent de la victime, accuse publiquement Cocquiel en le menaçant de mort. Après quatre mois de procédure, le duel est décidé. La Cour intervient car Charles le Téméraire est hostile à la tenue de ce combat. La date du duel est sans cesse repoussée. Philippe le Bon rentre d’Allemagne, on le consulte, lui aussi est assez hostile au duel. Tous les Valenciennois favorisent Cocquiel, car il représente le privilège de la ville (le droit d’asile), or les nobles sont soupçonnés de vouloir casser ce privilège. Philippe le Bon se rend finalement à Valenciennes et le duel a lieu. Il représente une occasion d’affirmer indépendance judiciaire de la ville. Philippe le Bon n’est là qu’en spectateur, il assiste d’ailleurs au duel derrière un paravent. Toute la mise en scène du duel vise à réaffirmer la compétence valenciennoise, il n’y a pas de héraut. Les deux opposants se battent à coups de bâton (car l’épée est réservée aux aristocrates), leur écu pointe en haut. C’est le prévôt de la ville qui préside au duel. Toute l’assemblée soutient Cocquiel, et le duc de Bourgogne se tient en marge. Après un combat très violent, Cocquiel demande la clémence du duc de Bourgogne, mais ce dernier n’est pas juge, et les autorités de Valenciennes exigent au contraire la mise à mort, comme le veut la loi. Il est tué, étranglé et pendu. Tous les chroniqueurs jugent ce duel bourgeois particulièrement infâme. Philippe le Bon supprime peu de temps après la coutume valenciennoise.

Pour conclure, il ne faut pas analyser le duel médiéval à l’aune de ce qu’on sait du duel de l’époque moderne. Il ne s’agit absolument pas d’une pratique courante pour laver une insulte, c’est au contraire une pratique très encadrée aux dimensions avant tout politiques.

Discussion

Fanny rappelle que dans les textes littéraires médiévaux, on trouve de nombreux règlement de compte entre clans : dans les romans, les messagers soulignent leur statut de messager, insistent sur le fait qu’ils portent le message contre leur gré, etc., ce qui concorde avec ce qui a été dit au sujet des hérauts d’armes. Presque systématiquement, les personnages « positifs » renvoient le messager couvert de cadeaux, tandis que les personnages négatifs assassinent le messager, ce qui va évidemment à l’encontre des usages. Henri donne des précisions sur la fonction de héraut d’armes : il s’agit d’un corps professionnel à part entière. Le héraut est un porte-parole, une incarnation du prince. Par exemple, le héraut du duc de Bourgogne s’appelle « Bourgogne », il parle à la première personne à la place du prince. Les hérauts ont bien sûr une immunité et les princes touchent rarement aux hérauts. En revanche, ils sont moins respectés lorsqu’ils portent un message aux villes. Se sont des spécialistes de l’honneur, de la noblesse, ils connaissent personnellement les nobles et les rois. Il s’agit d’une figure qui s’institutionnalise au XVe siècle. De plus en plus de nobles ont des hérauts, mais aussi des cours, des villes, des corps de métier. On trouve la première apparition du héraut en littérature dans le Chevalier de la charrette, où il est présenté comme un vagabond, mais c’est le seul à connaître le secret de l’identité de Lancelot. Il est fondamental de noter qu’un héraut dit toujours la vérité (sinon il serait un espion !). Emiliano revient sur le duel en tant que pratique politique qui déplace le conflit entre particuliers sur le plan collectif : on peut donc considérer qu’il s’agit d’une pratique humaniste qui vise à la protection d’un certain ordre. Pourquoi alors le duel suscite-t-il des critiques violentes à la Renaissance ? Henri souligne que l’on trouve des interdictions du duel dès les derniers Valois mais que le duel est en fait toléré en pratique (il faut attendre Richelieu pour avoir une véritable prohibition du duel). Toutefois, il faut noter que le duel est le plus souvent quelque choe qui n’a pas lieu, et le duel est donc pensé comme une pratique exceptionnelle, qui doit le rester. Geoffrey note une différence nationale : l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre favorisent l’envoi de cartels, alors que la France se prend de passion pour l’escrime. Fanny propose de lire le système de la vengeance (offense / contre-offense) en parallèle avec la pratique du don. Or au cours du XVIe siècle la pratique du don est de plus en plus critiquée, le rapport d’obligation créé par le don n’est plus perçu… Peut-être à rapprocher de la condamnation progressive du duel ? En ce qui concerne la dépréciation du don, Marie souligne qu’il faut noter une évolution religieuse, notamment à travers la figure du pauvre qui est moins valorisée (ce qui est lié à la critique des ordres mendiants). Henri note que peu à peu, la façon de se battre change, les épées sont plus fines, et on se blesse plus facilement qu’au Moyen Âge. Le combat médiéval tue moins que le combat renaissant, et l’évolution de l’armement joue sans doute un rôle dans l’interdiction. On peut tuer en un seul coup, or le prince ne veut pas que les nobles meurent. À partir du moment où le roi ne joue plus le rôle de conciliateur, et ne peut plus contrôler les duels, il va les interdire. Le pouvoir royal est convaincu du rôle fondamental des intermédiaires, et lorsque les intermédiaires disparaissent, le duel est interdit. Geoffrey ajoute que D’Aubigné critique très violemment le duel clandestin, mais glorifie les chevaliers d’antan : c’est avant tout la disparition de l’éthique qui est pointée du doigt. Henri souligne que le duel judiciaire n’a rien de chevaleresque, mais qu’il est pourtant relu comme tel au XVIe siècle. Il s’agit d’une pratique d’hommes libres, pas spécifiquement de nobles. Le duel judiciaire n’est pas particulièrement loué ni considéré comme un gage de justice. Il se fait essentiellement parce que c’est la règle. Emiliano suggère de lier à ce sujet une relecture de l’éthique et de l’honneur par Montaigne.

Geoffrey Lopez : « Je le fairay tailler en marbre comme les autres ». Combattre, tuer, mourir : l’usage du duel au XVIe s. Étude transversale, du Coup de Jarnac au Duel des Mignons.

Geoffrey Lopez, étudiant de Master I à l’université de Paris-Sorbonne, se consacre à l’édition et au commentaire du Traité des duels de Brantôme.
Cette intervention évoque deux duels importants de la deuxième moitié du XVIe siècle, le duel de Jarnac et de la Chataigneraie, et le duel des Mignons, afin de monter les différentes mutations de la pratique du duel au XVIe siècle, jusqu’au duel clandestin critiqué par les moralistes de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe.

1. Le duel de Jarnac et de la Chataigneraie

Sous François Ier, La Chataigneraie (Vivonne) accuse Chabot (Jarnac) de vivre sur un train de vie trop élevé, et ce dernier se justifie en disant qu’il veille à entretenir de bonnes relations avec sa belle-mère, qui en retour le finance. La discussion est rapportée au fils du roi (le futur Henri II), et une rumeur se propage suggérant que Chabot aurait une relation un peu trop amicale avec sa belle-mère. La femme de Jarnac demande réparation au roi, et la Chataigneraie doit prendre à son compte les rumeurs (qui ont peut-être été lancées par le dauphin et Diane de Poitiers).

Une autre version proposée par Guillaume Marcel suggère que la rumeur visait à détruire l’amitié entre Chabot et La Chataigneraie. Les échanges de cartels sont extrêmement injurieux, mais François Iern’aura de cesse que de refuser ce combat. À sa mort cependant, le nouveau roi Henri II autorise le duel. Chabot commence par frapper au portefeuille en choisissant un très grand nombre d’armes dont l’adversaire est obligé de se munir. La Chataigneraie aurait reçu une aide financière d’Henri II. Alors que Chabot prend des leçons d’escrime auprès d’un maître italien, La Chataigneraie, réputé très habile et certain de gagner, fait préparer un banquet pour célébrer sa victoire. Les cérémonies d’avant le duel commencent et durent toute la journée, ce qui contraste avec l’échange de coups en lui-même qui ne dure que quelques secondes. Jarnac tranche le jarret de La Chataigneraie et demande au roi de faire cesser le combat, mais Henri II ne bouge pas. Il prie alors la sœur du roi, mais Henri II fait finalement cesser le combat et annonce Chabot vainqueur, qui renonce au triomphe, par respect mais aussi par peur des amis de son adversaire, allié aux Guise. La Chataigneraie meurt d’hémorragie en refusant de se faire soigner, par fierté. L’absence de réaction initiale d’Henri II est regardée comme le signe qu’il n’était pas digne d’arbitrer le duel, et constitue une sorte d’échec de la monarchie. Le roi déclare qu’il ne permettra plus de duel judiciaire, car celui-ci était trop pénible, mais les duels demeurent permis sur les terres des nobles et en camps d’armée. Selon certains, cette semi-abolition aurait encouragé la pratique du duel clandestin. Ce duel marque les esprits, car il oppose deux membres de la cour. Brantôme est un neveu de La Chataigneraie qui incarne pour lui l’image parfaite du courtisan français. Il est parfois aussi interprété comme un « combat de David et Goliath », et utilisé par les protestants pour illustrer le combat entre le clan des réformés et les catholiques. Ronsard y consacre une ode, consacrée au thème éthique du faible et du fort.

2. Différentes mutations jusqu’au duel clandestin, critiqué par les moralistes fin XVIe et au XVIIe siècle

Illustration d'un duel mixte, Hans Talhoffer, "Le combat médiéval à travers le duel judiciaire (1443-1467)", commentaires de Gustave Hergsell (1893) et Olivier Gaurin (2006), Noisy-sur-École, Éditions de l'Éveil, 2006.

Illustration d'un duel mixte, Hans Talhoffer, "Le combat médiéval à travers le duel judiciaire (1443-1467)", commentaires de Gustave Hergsell (1893) et Olivier Gaurin (2006), Noisy-sur-École, Éditions de l'Éveil, 2006.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle se développe la pratique du duel clandestin, qui est à distinguer du duel judiciaire ainsi que des duels autorisés par les seigneurs et officiers qui ont le droit de permettre les camps, à l’exemple de celui qui opposa San-Petro Corso et Jehan de Turin, enfermés dans une salle dont ils ne devaient sortir qu’à l’issue du duel. Le roi perd l’autorité sur les duels et l’idée se répand que les hommes doivent décider pour eux-mêmes en ce qui concerne leur honneur. Ces duels autorisés constituent encore une forme de duel judiciaire puisqu’ils sont arbitrés par une élite nobiliaire. La pratique évolue assez rapidement : alors que François Ier signale que seul le roi peut donner l’autorisation d’un duel, aucune punition n’est prévue pour ceux qui ne demandent pas cette autorisation, et sous Henri II et Charles IX, la pratique est de moins en moins encadrée. Les duels autorisés peuvent avoir lieu dans différents espaces : camps d’armée, salles closes, lices, arènes avec tribune (comme dans le cas du duel de Fandilles et du Baron des Guerres évoqué par Brantôme).

Les duels clandestins prennent place dans des espaces plus marginaux : le pré, les portes de Paris (ainsi, le duel des Mignons a lieu hors de la ville, porte Saint-Antoine), on peut noter une certaine prédilection pour les petites îles ou îlots. Le duel devient la marque de la noblesse au XVIe siècle : rappelons que d’après Castiglione, la principale profession du courtisan est celle des armes. Tout comme l’élection du lieu, le choix des armes change également. Si l’épée est toujours privilégiée comme arme offensive, le pistolet s’impose aussi. On observe que le duel passe de la sphère de la cour à la sphère guerrière et d’honneur. À cette époque, il est difficile d’analyser la pratique du duel clandestin car elle se mèle à la pratique moins noble de l’assassinat. En effet, pour une même altercation, certains qualifient l’acte de duel quand d’autres dénoncent un assassinat. Existent-ils des duels au féminin ? On rencontre quelques histoires de duels mixtes, mais très peu de détails sont donnés, il n’est pas certain que de tels combats aient réellement eu lieu. On trouve parfois l’idée que le terrain doit permettre de rendre le duel équitable. Au cours du siècle, l’équipement des duellistes se raffine et devient très subtil. Les femmes constituent la cause ou le motif de très nombreux duels. Alors qu’il était auparavant admis qu’on ne peut pas demander un duel contre tout le monde, la pratique se libéralise au XVIe siècle et il devient possible de se battre entre personnes de rang différent.

3. le Duel des Mignons (1578)

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les duels deviennent donc de plus en plus fréquents et se font immédiatement après l’affront. La brièveté du duel des Mignons le rend célèbre. L’affront initial a lieu au Louvre entre Caylus et Entraguet. Ils se donnent rendez-vous le lendemain, avec épée et dague, accompagnés d’un Second et d’un Tiers, c’est-à-dire de témoins qui remplacent les parrains (on en trouve parfois jusqu’à douze !). Les Seconds se retrouvent pour négocier une conciliation, mais ils se disputent, se battent et l’un tue l’autre. Les Tiers se battent aussi, le duel dégénère en bagarre générale, et Entraguet reste le seul non blessé. Le roi Henri III est rapidement mis au courant, mais au lieu de réagir en souverain, il se rend au chevet de ses mignons. Caylus meurt un mois après. Le roi leur fait élever des mausolées en marbre, oblige toute la cour à assister aux funérailles. Ce duel prend rapidement une dimension politique, on y voit l’expression de la rivalité entre Henri III et les Guise, et les mausolées de marbre sont d’ailleurs détruits pendant les guerre de religion.
En conclusion, au cours du siècle, le duel évolue, devient de plus en plus sanguinaire, et symbolise une certaine défaite de la royauté. La passion des duels vient aussi de ce que les courtisans passent leur temps à alterner entre guerre et cour. Ce sont des hommes de guerre, des dirigeants de troupe, constamment occupés par des guerres fratricides qui perturbent les mentalités de l’époque. À ce titre, le Duel des Mignons est significatif puisque les participants s’entretuent entre amis. L’important est de garder l’honneur, quitte à mourir (voir l’exemple de La Chataigneraie). La cour devient un haut lieu de la violence, offre tous les affronts possibles et imaginables à relever. Le Duel des Mignons devient un proverbe lancé en forme de mise en garde : « je le feray tailler en marbre comme les autres ».

Discussion

Henri remarque qu’une importante différence entre le duel médieval et le duel moderne tient à la notion d’honneur. L’honneur médiéval repose dans le bien public, le service du prince, il n’y a pas d’honneur personnel, en particulier, on ne voit jamais de duel à propos de l’honneur des dames. On combat pour le prince, d’où d’ailleurs un réel problème quand il n’est pas là. Emiliano ajoute que l’homme devient de plus en plus individualiste au cours du XVIe siècle : le vrai honneur c’est la conscience de soi.

Paulus Hector Mair, "De Arte Athletica", exemplaire de Munich.

Paulus Hector Mair, "De Arte Athletica", exemplaire de Munich.

Fanny suggère que l’idée de combattre pour l’honneur des dames est peut-être importé du domaine romanesque. Geoffrey apporte quelques précisions sur les techniques d’escrime : à la fin du Moyen Âge, on combat en armures complètes, la lutte tient une place très importante, on pratique des prises de corps, etc. Au XVIe siècle, l’équipement s’allège et la pratique se raffine. Le traité d’escrime de Capofero de 1610 présente les coups d’estoc, et des techniques d’escrime plus axées vers le coup mortel. On combat en pourpoint ou même en chemise. Andrea demande si l’on a des éléments sur le duel en milieu scolaire. Pas à notre connaissance.

Andrea Bruschi : l’académie nobiliaire en tant qu’outil de dissuasion du duel : le projet de Menou de Charnizay (1615)

Andrea Bruschi, docteur en histoire de l’université de Pise, enseigne à l’université de Nanterre. Il a travaillé sur les projets d'académies nobiliaires en France, et fait partie du projet ANR « CITERE »Sa communication portant sur des projets en cours qui donneront lieu à des publications ultérieures, nous n’en donnons qu’un bref résumé.
À partir de la fin du XVIe siècle, dans les académies pour gentilshommes, l’enseignement de l’escrime trouve sa place à côté de l’équitation et de la danse. L’escrime que l’on apprend au sein de ces institutions n’est cependant pas tout à fait tournée vers l’acquisition de capacités exploitables sur le champ de bataille : si les jeunes nobles s’adressent aux maîtres d’armes, c’est dans le but de savoir engager des duels singuliers (et clandestins) à la rapière. Dans les pages d’un petit traité intitulé l’Academiste françois (1615), le gentilhomme tourangeau René Menou, seigneur de Charnizay, repense le modèle d’école nobiliaire pour en faire un outil de dissuasion du duel. Le projet, qui restera lettre morte, prévoit la création d’un réseau de quatre académies qui permettrait d’éloigner les nobles de l’usage pernicieux et de plus en plus répandu des combats illégaux ainsi que de tout genre de violence, à laquelle la jeunesse s’abandonne faute de « bonne nourriture ». L’escrime à laquelle on s’entraînerait dans ces nouveaux instituts serait réellement utile au cours des opérations militaires et, par conséquent, elle contribuerait au bien du royaume.
Ridolfo Capoferro, "Gran simulacro dell' arte, e dell' usa della Scherma", réédition Gérard Six, 2000, Collection particulière.

Ridolfo Capoferro, "Gran simulacro dell' arte, e dell' usa della Scherma", réédition Gérard Six, 2000, Collection particulière.

Discussion

À la suite d’une question de PauleAndrea ajoute que certains des projets d’académies nobiliaires élaborés au XVIIe siècle développent l’idée d’une instruction en langue vernaculaire, et critiquent les collèges et universités qui obligent à beaucoup d’efforts pour acquérir la pratique de langues mortes. Ils critiquent également le pédantisme et se placent donc plutôt dans le camp des Modernes. Paule demande si Menou est académicien. Andrea corrige : Menou, qui a sans doute fréquenté l’académie parisienne de Pluvinel, la première académie nobiliaire fondée en France (1594), est un « académiste » c’est-à-dire membre d’une académie d’équitation. Paule note que la création de l'Académie française s’inscrit dans le même sillage d'un projet pour désamorcer la violence, avec l’idée de s'affronter par des mots. Retrouve-t-on cette idée chez Menou ? Andrea déclare que Menou n’en parle pas : le traité ne contient pas de projet d’affrontement intellectuel plutôt que physique. Toutefois on peut noter que la place accordée aux matières théoriques dans la proposition de Menou est plus importante que dans les académies réelles. Les académies pour la noblesse sont intégrées à un âge tardif (même 20-22 ans), et la plupart des nobles n’y passe que deux ou trois mois. Il ne s’agit pas d’un enseignement théorique poussé. Quel est la différence entre les académies nobiliaires et un collège tel que La Flèche, où l’on dispense aussi, au XVIIe siècle, des enseignements tels que l’escrime ou la danse ? La Flèche est un collège jésuite qui se dote d’un pensionnat nobiliaire en plus de ses activités habituelles. L’enseignement jésuite se fait exclusivement en latin, tandis que les académies proposent d’autres activités.

Compte rendu écrit par Aurélia Tamburini.