« « Compter » et « peser » les emprunts de Montaigne aux auteurs antiques…

Bérengère BASSET (Université de Toulouse II – Le Mirail)

Communication donnée au Colloque du centenaire de la S.I.A.M., le 7 juin 2012

« (…) vouloir estre successeur de ma bibliotheque
et de mes livres que je vous donne »
(Lettre au père sur la mort de La Boétie)

La balance avec sa devise sur le jeton de Montaigne (source : Wikipedia)

La balance avec sa devise sur le jeton de Montaigne (source : Wikipedia)

La bibliothèque de Montaigne est un lieu hanté, scène à la fois primitive et ultime – métaphore du processus de lecture qui se transforme en écriture. Pour étudier le commerce avec les livres que Montaigne entretenait, les gestes de compter et peser sont prescrits. Au traves de ces deux verbes propres à l’usage de la balance, celle que Montaigne a fait gravée sur sa médaille en 1576, Bérengère Basset examine la dimension citationnelle, intertextuelle – plurivocaliste et plurilinguistique (selon ces termes de son choix) des  Essais, en suivant les pas des lectures proposées dans les Bulletins de la Société des Amis de Montaigne en cours de deuxdernières décennies. En établissant le bilan critique de ces réflexions, elle nous amène vers un questionnement plus vaste qui théorise la place et le déplacement de la bibliothèque montaignienne.

« Je ne compte pas mes emprunts, je les poise », nous avertit Montaigne dans « Des livres ». Entre « compter » et « peser » le grand écart s’ouvre. Une »pesée » existera-t-elle sans compter ? Ces deux gestes sont-ils liés ? L’abîme entre « peser » et « compter » est celui entre une critique qui ne se détourne pas du matériel, et l’autre qui se veut strictement littéraire, interprétative. La main y participe, celle qui compte aux doigts (« Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doit », écrit Montaigne dans « De la vanité ») et celle qui essaye le poids. Bien évidemment, elle est la seconde main, l’objet des interrogations des montaignistes, à partir de Marie de Gournay.

Du côté du chez ceux qui comptent, qui recensent des références à un auteur dans les Essais, Edouard Simon occupe la place prépondérante (son article du BSAM, « Montaigne et Platon » a paru dans les deux livraisons, en janvier-juin et en juillet-décembre 1994). Son exhaustivité est louable, malgré le manque de précision sur les relais par lesquels Montaigne pouvait recourir à Platon. Bérengère Basset nous montre la déficience de cette démarche : dans le cas où Simon identifie l’allégation comme provenant duTimée, en oubliant qu’un opuscule de Plutarque est la vraie source de Montaigne. Compter n’a pas de finesse d’une optique calibrée. Ou bien c’est le geste préliminaire, lorsqu’on compte avant de remplir le plateau de la balance pour peser. Si Montaigne ne compte pas ses emprunts, ne sommes-nous pas dispensés de ce geste préparatoire à la lecture et l’interprétation des Essais ?

Du côté du chez André Tournon, « peser » s’impose. Son regard herméneutique n’essaie pas d’être totalisant, car il ne s’agit que d’un seul emprunt à Plutarque qui est analysé (« Le doute investigateur : métamorphose d’un « refrain » de Plutarque dans les Essais » du NBSIAM, 2ème semestre 2009). À partir d’une observation des manipulations que Montaigne a fait subit à sa source (donc, de l’approche philologique), cette lecture prend le chemin plus herméneutique et aboutit vers la découverte de la singularité novatrice de la pensée de Montaigne. Tel un symptôme, l’emprunt ôte le masque qui cache les mécanismes erratiques et paradoxaux de l’écriture montaignienne.

Situés entre ces deux pôles d’approche, les articles de Jean-François Mattéi et de Catherine Magnien-Simonin se font une place dans cette enquête. Mattéi se penche sur le platonisme montaignien sans se servir de matériau de Simon et s’appuie sur la formule de Montaigne : « J’estois bien platonicien de ce costé là, avant que je sceusse qu’il y eust de Platon au monde » (NSBIAM, 1er semeste 2009). Magnien-Simonin étudie la présence de l’auteur des Nuits attiques (« Montaigne et Aulu-Gelle », BSAM, juillet-décembre 1995) en distinguant les citations, les ressemblances, les traductions et les emprunts peu probables.

Pour la fin, le texte d’Alexander Roose s’intéresse à Plutarque et aux emprunts indirects du son traité De la curiosité, afin de montrer une réécriture consciente et délibérée de la part de l’essayiste (Cf. la communication de Bérengère Basset, «  De la polypragmosyné  à la curiosité : réception des traités de Plutarque De la curiosité  et  Du Bavardage à la Renaissance. Fables,  exempla et anecdotes dans la réflexion morale sur la curiosité au XVI° siècle », donnée le 25 janvier 2011 au séminaire Polysémies consacré à la Curiosité ; à paraître dans la revue Camenae en 2012). L’affinité profonde entre Montaigne et Plutarque qu’Isabelle Konstantinović étudiait dans sa thèse de doctorat publiée chez Droz en 1989, passe en main de Berengère Basset.

La balance dont les plateaux sont en équilibre pourrait servir d’emblème decette intervention de Bérengère Basset, qui se méfie de privilégier un seul acte interprétatif. Fidèle à la méfiance montaignienne, elle nous ouvre la porte de son arrière-boutique plurilinguistique et largement plutarquienne.

Noté et commenté par Ivana Velimirac, en juin 2012