Concert de l’ensemble Luds Modalis – « 1570 : Le mariage des arts au cœur des guerres de religion »

22 mars 2013 – Grand Auditorium de la BNF (Paris)

 

Le Tintoret, Les noces de Cana, 1561, Huile sur toile, 435 x 535 cm Santa Maria della Salute, Venise
Le Tintoret, Les noces de Cana, 1561, Huile sur toile, 435 x 535 cm Santa Maria della Salute, Venise

1570 : Le mariage des arts au cœur des guerres de religion

 

Concert du 22 mars 2013, Grand Auditorium de la BNF, 18h30

 

Ensemble Ludus Modalis :

Direction : Bruno Boterf

Cantus : Annie Dufresne, Edwige Parat

Altus : Jean-Christophe Clair

Ténor : Bruno Boterf, Vincent Bouchot

Bassus : François Fauché

Clavecin : Freddy Eichelberger

Lecture et déclamation : Olivier Bettens

Durée : 1h30

 

A l’issue de la première journée du colloque international « 1570 : Le mariage au cœur des Guerres de Religion », l’ensemble Ludus Modalisoffrait, en guise d’illustration musicale des propos tenus tout au long de la journée, un concert de chansons et motets.

L’œuvre de Guillaume Costeley (prononcer « Coteley ») a pour ainsi dire constitué l’une des trames maîtresses de ce colloque où l’année 1570 était à l’honneur, année de publication du recueil Musique[1] du compositeur.

L’ensemble Ludus Modalis dirigé par Bruno Boterf était invité pour l’occasion, et a livré dans ce concert la quintessence de son art, tout en adaptant très intelligemment à la circonstance le programme de son tout récent disque « Mignonne, allons voir si la rose… » . Le public de la BNF a ainsi pu entendre d’autres compositeurs, parmi lesquels Roland de Lassus, Claude Le Jeune, Nicolas de la Grotte, Philippe de Monte et Ubert Philippe de Villiers, dont les recueils ou chansons ont pour point commun d’avoir été publiés autour de l’année 1570.

 

Le concert s’ouvrait sur un motet à 6 voix Maeror cuncta tenet, composé pour le mariage de Charles IX par Philippe de Monte, compositeur prolifique mais assez rarement donné au concert. Lui succédaient cinq chansons de Costeley en miroir, dont deux chansons sur des poèmes de Pierre de Ronsard, Mignonne, allons voir si la rose, et La terre les eaux va beuvant, et le sublime dialogue à 5 voix sur un poème de Philippe Desportes Arreste un peu mon cœur.

 

La suite du concert se poursuivait sans le concours des voix féminines le temps de quatre chansons, pour nous livrer un autre versant de la production musicale de cette année 1570. Multipliant les effets scatologiques dans la chanson Grosse garce noire et tendre de Costeley, l’ensemble est cependant parvenu à transmettre la poésie de l’écriture musicale du compositeur, dont l’œuvre était associée ici à trois chansons également légères de Roland de Lassus, Un advocat dit à sa femme, Un jeune moine est sorti du couvent et O vin en vigne.

 

Olivier Bettens, par la lecture d’extraits des « Statuts de l’Académie de Poésie et de Musique », illustrait la naissance de cette Académie fondée cette même année 1570 et ouvrait une seconde partie dans ce concert, consacrée à la musique mesurée à l’antique. Cette partie du programme mêlait des œuvres de Claude Le Jeune (l’air à 4 voix, L’une et l’autre douleur d’amour et le psaume sur un texte de Baïf Au temps que crirai), un Pater en françois de Clément Marot mis en musique par Pierre Certon, Pere de nous qui est la haut, et une chanson à 5 voix de Roland de Lassus, Une puce j’ay dans l’oreille. Guillaume Costeley était également présent à travers « cette étrange chanson, Seigneur Dieu ta pitié, explorant les limites du monde de la modalité et de l’intonation pure », selon les termes du programme.

 

La troisième et dernière partie du concert s’ouvrait sur la tragédie par la lecture de la préface « au lecteur » d’Ubert Philippe de Villiers et l’interprétation du poignant Aer funebre sur la mort tres lamentable de Loys Prince de Condé. Cet air constituait dans l’ensemble du programme un « ovni musical ».  Par sa forme et son propos, la pièce jurait presque avec le reste de la programmation, profonde déploration de la mort du prince de Condé, l’air alternait polyphonie masculine, et voix a capella, sublimée par la soprano Annie Dufresne, époustouflante de clarté et de simplicité.

Sans diminuer la prestation des deux autres solistes, la soprano Edwige Parat et le ténor Bruno Boterf nous ramenaient dans le domaine plus prosaïque de l’air soliste accompagnés du clavecin, dans deux chansons à 4 transcrites pour une voix et clavier de Costeley et Nicolas de la Grotte. Ces airs, remarquablement interprétés dans leur style préfigurent en effet la naissance de l’air de cour, en vogue dès les années 1590 à la cour de France. Pour reprendre les termes du programme,  « l’esthétique musicale de ces chansons et leur prosodie proche de celle de la musique mesurée, marquent une étape dans le développement de ce nouveau genre de l’air qui s’illustre dans les pièces de Nicolas de la Grotte aussitôt reprises par Adrien le Roy sous forme de version soliste accompagnées au luth. »Bruno Boterf, dans l’air Je suis Amour le grand maître illustrait cette prosodie à merveille.

 

Quatre chansons de Guillaume Costeley terminaient ce très riche programme, entrecoupées de deux choeurs de la Porcie de Robert Garnier, remis grâce à Olivier Bettens dans leur contexte théâtral. Ces chœurs témoignent de la participation du compositeur au renouveau de la tragédie passant par l’union des vers et de la musique.

 

La pâte sonore unique de l’ensemble Ludus Modalis, la justesse des voix et de leur interprétation de ces pièces très diverses dans leur style et dans leur propos, nous permettaient, ce soir-là, de revivre l’émotion musicale d’un auditeur du seizième siècle. Saluons également la prestation du comédien Olivier Bettens, dont la voix et la présence, debout durant cette heure et demie de concert, ont très grandement contribué à cette magie de la reconstitution d’un concert Renaissance.

 

Compte rendu par Marie Goupil-Lucas-Fontaine


[1] Ce recueil est en cours d’édition au CESR de Tours, par F. Dobbins et D. Fiala