« Du déguisement du messager au déguisement du message : les jésuites à la cour d’Akbar »

CR de l’article de Hugues Didier

Nar Singh, "Jésuites à la cour d'Akhbar", miniature de l'Akbarnama, ca. 1605 (source: wikimedia commons)

Nar Singh, "Jésuites à la cour d'Akhbar", miniature de l'Akbarnama, ca. 1605 (source: wikimedia commons)

L’article d’Hugues Didier a pour objet l’analyse des missions jésuites auprès du Grand Moghol : la question centrale de l’article est de se demander si les jésuites établis en Inde du Nord, à la cour de l’empereur Akbar et de son successeur Jahângir, ont fait de la contrebande – au sens spirituel – entre le christianisme et l’Islam.

Ce sont bien ici les frontières spirituelles entre les deux religions, censées presque s’opposer au XVIe siècle, qui sont mises en question.

Hugues Didier s’intéresse à trois missions jésuites qui ont été envoyées auprès du Grand Moghol Akbar entre 1580 et 1595, et qui témoignent d’une certaine fascination de part et d’autre, pour les deux religions.

Malgré la pauvreté des sources disponibles sur ces missions, dont beaucoup ont été mal conservées ou ont disparu, Hugues Didier parvient à nous faire approcher le cœur de la discussion entre les jésuites et les théologiens de la cour d’Akbar, à travers la Rédaction latine du père Antoni Montserrat, qu’il a rédigée lors de sa captivité au Yémen. Ce texte, destiné à être envoyé à Rome, n’a pourtant été découvert à Calcutta qu’au XIXe siècle et ne donne pas de description de la façon dont les jésuites se sont comportés à la cour d’Akbar.

De fait, les missions jésuites envoyées auprès du Grand Moghol ne sont pas nées d’initiatives chrétiennes ou portugaises, mais musulmanes : l’empereur aurait envoyé à Goa un messager pour y demander les principaux livres de la Loi et de l’Evangile, et des prêtres pour se les faire expliquer, ce qui explique pourquoi ce sont des jésuites qui ont été envoyés auprès de lui.

Cette initiative du Grand Moghol, contraire à l’attitude des musulmans pour qui le Coran était le seul Livre, entre dans le cadre de son entreprise d’aggiornamento des rites, des lois et même du dogme de l’Islam, ce qui est aussi à la source d’une légende propagée en Europe par les Jésuites qui voudraient qu’Akbar ait été un souverain sorti de l’Islam, voire anti-musulman.

Malgré le caractère assez elliptique de la relation de Montserrat au sujet des débats théologiques entre jésuites et musulmans, Hugues Didier insiste sur le fait que les jésuites envoyés à la cour du Grand Moghol ont reçu une solide formation islamologique pour convaincre et combattre les arguments islamiques. A l’origine de leur formation, il semble que certains de ces jésuites aient été des musulmans convertis au christianisme, qui ont servi à la fois de truchement et de formateurs sur les préceptes de l’Islam auprès de leurs collègues jésuites, tel cet Iranien converti au christianisme à Ormuz, le père Francisco Henriques.

Hugues Didier souligne plus généralement la grande proximité qui existait à la cour d’Akbar entre jésuites portugais ou européens et musulmans, la cour du Grand Moghol étant un terrain plus familier que la Chine, ou le Tibet pour les jésuites. L’œuvre du père Jeronimo Javier témoigne de cette volonté de rapprochement : son traité nommé Fonte de Vida, qui reprend des citations du Coran et des Traditions du Prophète doit susciter la réflexion chez les musulmans en utilisant des dynamiques et des apories propres à leur religion, ce qui fait des jésuites des alliés objectifs d’Akbar et son théologien dans leur œuvre de réforme.

Il semble que les jésuites se soient beaucoup inspirés des préceptes de Raymond Lulle, au XIIIe siècle, en Espagne, qui utilisait également ces données coraniques dans le but de démontrer les dogmes spécifiquement chrétiens de la Trinité et de l’Incarnation, comme étant dans le prolongement logique des institutions fondatrices de l’Islam.

Cette proximité que souligne Hugues Didier est d’autant plus grande que les jésuites n’ont finalement pas à faire de grands efforts pour susciter la réflexion, étant donné que c’est Akbar lui-même et ses théologiens qui ont lancé cette réflexion. De fait, les jésuites s’invitent comme protagonistes à part entière des débats théologiques initiés par le Grand Moghol.

Dans une seconde partie de sa réflexion, Hugues Didier s’attarde plus longuement sur le déguisement des jésuites à la cour d’Akbar, dans le cadre de leur mission, qui vient redoubler cette idée de « contrebande spirituelle ». Le déguisement s’inscrit bien dans une tradition catholique, à la fois lullienne et jésuite. De nombreux textes d’époque parlent de jésuites « déguisés en marchands arméniens », qui semble être l’expression générique permettant de ne pas confondre ces missionnaires envoyés du Christ, avec les renégats. Plusieurs exemples témoignent de cette habitude que les jésuites avaient de se déguiser, et notamment celui d’Antoni Montserrat, déjà cité, ou de Bento de Gois qui, muni des lettres de recommandation d’Akbar, put à la fois porter des habits musulmans, se plier à la discipline du ramadan et prêcher en persan sur l’Ascension de Jésus et la promesse de son retour à la fin des temps.

En conclusion, Hugues Didier soutient qu’un certain nombre de jésuites en Asie ont adopté le déguisement musulman pour des raisons de sécurité lors de leur voyage et que certains d’entre eux ont pu se livrer en même temps à une contrebande spirituelle entre le catholicisme missionnaire et la dérive mystique soufie de l’Islam vigoureusement soutenue par Akbar et ses conseillers. En même temps, l’auteur nuance ces affirmations, puisque, pour lui, les missionnaires ne jouent pas un double jeu, mais créent les conditions d’un véritable dialogue islamo-chrétien.

Compte rendu par Marie Goupil-Lucas-Fontaine, janvier 2014