« Il n’est pas sûr de laisser les eunuques surveiller les femmes » : réflexions sur les eunuques à la Renaissance »

CR de l’article de Concetta Pennuto,  p. 111-123.

 

Francis Wheatley, Scene de "Twelfth Night," Acte III sc. 4, 1771. Viola est à gauche, en costume chamarré (source : wikipédia)

Francis Wheatley, Scene de "Twelfth Night," Acte III sc. 4, 1771. Viola est à gauche, en costume chamarré (source : wikipédia)

Les eunuques apparaissent dans diverses sources : traités médicaux, récits de voyages, textes fictionnels (comme l’Eunuque de Térence). Ils sont destinés à surveiller le lit des femmes, si on s’en réfère à l’étymologie du mot « eunuque ». Il y a une typologie des eunuques : les testicules desthlibiae ont subi une pression ; les thlasiae ont eu les testicules écrasés ; les castrati ou ectomiae ont été opérés de façon chirurgicale, on leur a ôté les testicules et parfois le pénis. Les thlibiae et les thlasiae, accompagnés des personnes nées avec des troubles de l’appareil reproductif, sont classés dans la catégorie des spadones. Les eunuques sont le fruit non de la nature mais d’une intervention des médecins et c’est là tout leur intérêt pour ces derniers : les chirurgiens, qui sont censés restituer un corps à la nature (selon Paul d’Égine, médecin byzantin), produisent un corps praeter naturam en castrant un homme et agissent au rebours de leur objectif. Néanmoins, des traités donnent le modus operandi de la castration, comme le chapitre La manière de chastrer les hommes, dans la Chirurgie française de Jacques Dalechamps (Lyon, 1570), traduction de Paul d’Égine.   Les eunuques qui n’ont pas subi d’ablation totale peuvent avoir une érection sans éjaculer de semence. Selon Galien, des esprits venteux (spiritus flatuosi) se mêlent en général au sperme lors de l’érection ; mais dans le cas des eunuques, les esprits seuls provoquent l’érection, il n’y a aucune semence. L’acte sexuel des eunuques peut donc être similaire à celui d’un homme, sans fécondation possible toutefois. De plus, les eunuques gardent leur désir sexuel et éprouvent de la jouissance, si l’on en croit Galien. Juvénal souligne que les eunuques donnent du plaisir aux femmes sans risque de grossesse tandis qu’Apulée leur prête un goût pour la sodomie entre hommes. Selon Pierre Belon (Les observations de plusieurs singularitez et choses memorables, trouvées en Grece, Asie, Iudée, Arabie, et autres pays estranges, redigées en trois livres, Paris, 1554), c’est pour éviter qu’ils ne s’accouplent avec les femmes qu’ils sont censés garder qu’on leur ôte la totalité de l’appareil reproductif. Une bonne moitié des victimes de l’opération est ainsi conduite à une mort certaine, mais l’honneur est sauf… Les eunuques peuplent les récits de voyage comme celui de Belon. Les rôles et les qualités respectifs des hommes et des femmes sont remis en question par les eunuques : sont-ils des hommes, parés de virtus, ou des femmes, empreintes de mollities ? La femme, selon Aristote, est un mâle mutilé, un être défectueux par nature. Les eunuques sont quant à eux défectueux par intervention de l’homme : ils sont transformés de mâle en une sorte de femme. Né homme, l’eunuque devrait avoir les capacités intellectuelles et les qualités des hommes ; mais la médecine a féminisé leurs corps, comme en témoignent notamment leurs voix aiguës, leurs visages imberbes et leurs corps qui grandissent en hauteur et non en largeur (Aristote, Problèmes, section X). Les capacités intellectuelles des eunuques font l’objet de réflexions : Aristote avait eu pour élève le tyran d’Assos, Hermias, un eunuque dont le Stagirite épousa une nièce. Lucien, dans L’Eunuque, déclare qu’Aristote admirait Hermias, tandis que le gaulois Favorinus d’Arles était un philosophe et orateur réputé.   Ces traits et ces questions sont repris à la Renaissance à travers des traductions et es observations. Giambattista della Porta (Della Fisionomia dell’huomo, Venise, 1644) insiste sur la voix aiguë des eunuques, qui sont largement féminisés : dans Twelfth Night de Shakespeare, Viola se fait passer pour un eunuque. Leur corps est rempli d’humidité, mou et tendre selon les médecins (par ex. Girolamo Manfredi, Libro intitolato il perche, tradotto di latino in italiano, Venise, 1600). Selon Hippocrate, ils ne souffrent ni de goutte, ni de calvitie, ce que Galien conteste, suivi d’Ambroise Paré : la goutte atteint les eunuques, ce qui révèle leur oisiveté et leur vie de plaisirs. Selon Guillaume Budé, les eunuques du temps d’Hippocrate vivaient dans la tempérance, ce qui n’est plus le cas à son époque, d’où la goutte dont ils sont victimes à l’instar de n’importe quel homme. Pour certains, au contraire, les eunuques sont plus aptes à profiter d’une vie spirituelle intense, parce que le lien entre cerveau et appareil reproductif ayant été coupé, ils ne dédient pas leur vie au plaisir et ont toute liberté pour penser (Théophile Raynaud, Eunuchi, nati, facti, mystici, ex sacra et humana literatura illustrati, 1655).   La libido des eunuques « semble toutefois l’emporter sur leur pudicitia dans les textes du XVIe siècle » (p. 122). L’eunuque devient « source d’érotisme parce que et son corps et son esprit entraînent un bouleversement de l’ordre naturel du rapport sexuel ». L’eunuque emprunte à l’homme, qui est considéré comme actif, et à la femme, passive : il engendre des situations inédites. Il constitue ainsi un objet de désir, par les hommes et par les femmes.

Compte rendu par Anne Debrosse.