La « Mélissa » Borghèse de Dosso Dossi : une célébration des mérites politiques de Lucrèce Borgia ?

CR de l’article de Vincenzo Farinella

 

Giovanni di Lutero, dit Dosso Dossi, "Mélissa", (vers 1518), Rome, Galleria Borghese (source : WGA).

Giovanni di Lutero, dit Dosso Dossi, "Mélissa", (vers 1518), Rome, Galleria Borghese (source : WGA).

Le titre de l’article de Vincenzo Farinella ne laisse pas d’être prometteur puisque l’auteur semble en effet s’y proposer de lever délicatement le voile, avec pudeur et humilité, sur l’un des mystères de l’art de la Renaissance, en éclaircissant la signification de la célèbre toile de Dosso Dossi, d’abord intitulée par la critique Circé avant d’être rebaptisée Mélissa.

Afin de donner une solide assise  à son enquête, l’auteur commence par rendre hommage aux critiques d’art du XXe siècle qui ont apporté de nouveaux éléments décisifs dans la lecture et la compréhension de cette toile. V. Farinella semble alors se reconnaître un maître en la personne de Julius von Schlosser qui aurait le premier identifié dans ce tableau, auparavant désigné sous le titre de Circé, une allusion à la Mélisse des stances 14 et 15 du chant VIII de l’Orlando furioso. On perçoit aisément dans la prose de V. Farinella toute l’admiration qu’il porte à Julius von Schlosser dont il cite très abondamment l’oeuvre dans son article, tout en déplorant d’ailleurs que les critiques qui ont écrit après Schlosser sur cette toile de Dossi aient continué à se méprendre sur l’identité du personnage féminin représentée. Pour lui cette méprise aurait duré jusqu’à la fin des années 1960, ce dont il ne manque pas de s’attrister.

Le lecteur de l’article ne peut qu’être frappé par la grande honnêteté intellectuelle de l’auteur qui ne rougit pas de dire son profond respect pour ces quelques critiques d’art qui, avant lui, ont su reconnaître la figure féminine placée au centre du tableau par Dosso Dossi (après l’hommage rendu à Schlosser, V. Farinella souligne en effet la justesse de vue d’un Alessandro Ballarin). Une fois cette histoire de la critique achevée, récapitulatif qui aura pu paraître long à certains, V. Farinella se propose de reprendre « le fil de l’enquête » et d’apporter sa pierre à l’édifice. Il expose alors sa méthode : « relire ces premiers chants [NDRL : les premiers chants de l’Orlando furioso] avec, pour ainsi dire, les yeux d’Alphonse Ier, qui fut probablement le commanditaire du peintre ». L’auteur commence ainsi par partir de la dédicace de l’oeuvre au cardinal Hippolyte pour rappeler que l’un des axes essentiels du poème est l’éloge de la famille d’Este.

Après un long résumé du rôle tenu par Mélissa dans l’Orlando furiosoV. Farinella entreprend l’histoire des illustrations successives du poème, de l’édition Zoppino à l’édition vénitienne de 1584 en passant par les éditions Giolito (1542) ou encore Valgrisi (1556). Littéralement enseveli sous les détails, le lecteur a parfois un peu de peine à suivre la progression de l’argumentation et la logique des idées avancées par l’auteur : une succession d' »apartés », certes passionnants et instructifs, ont en effet pour conséquence de dérouter le lecteur, pourtant attentif, de l’article (p. 98 sur les appels du poète à la clémence d’Alphonse Ier en faveur de Ferrante ou encore p. 101 où l’auteur propose, dix pages après le début de l’article, de « s’arrêt[er] un instant sur [d]es radiographies » avant d’étudier l’oeuvre proprement dite). Les résultats de ces radiographies ne laissent pas d’être intéressants puisqu’une figure en armure apparaît sous la dernière couche de peinture, à gauche du tableau, ce qui permet à V. Farinella d’en déduire qu’avait d’abord été peinte, aux côtés de la magicienne, la célèbre Bradamante, devant laquelle Mélisse évoque, chez l’Arioste, toute la descendance qui sera celle de la chevalière et du valeureux Roger, son amant, à savoir la maison d’Este elle-même.

Après une analyse très convaincante, V. Farinella conclut que la toile de Dosso Dossi n’illustre pas un seul épisode du grand poème ariostéen mais constitue une sorte de synthèse de plusieurs passages et « une représentation synoptique du personnage de Mélisse » (p. 104). L’auteur, en une nouvelle digression, en profite pour replacer cette pratique de l' »image abréviative » dans le contexte artistique de l’époque en dressant un parallèle avec Titien.

V. Farinella lance ensuite un certain nombre de questions suscitées par sa propre enquête : l’Arioste n’aurait-il pas pris part à la conception de ce tableau en aidant Dosso à composer une image syncrétique de la magicienne ? Cette Mélisse ne pourrait-elle être la représentation d’un personnage réél ? Avec précaution, il propose alors de voir en Mélisse, protectrice des Este, « un hommage voilé au mérite civique de la duchesse de Ferrare », à savoir Lucrèce Borgia, dont l’auteur propose de nuancer la légende noire. V. Farinella étaye sa théorie par une histoire des dernières années, jugées chastes, de la duchesse, et par quelques citations de l’Orlando furioso, dont ces quelques vers : « C’est Lucrèce Borgia, dont toujours d’heure en heure /la beauté, la vertu, l’honnête renommée /et la fortune augmenteront, non moins que fait /la jeune plante en un terrain bien ameubli ». La conclusion générale de l’article, justifiant son titre, affleure alors : « on peut avancer sans trop de témérité qu’en 1518 Dosso n’a pas seulement voulu exalter […] l’histoire illustre des souverains de Ferrare, mais qu’en même temps le peintre entendait rendre un hommage discret au mérite « politique » d’une femme  qui oeuvra à la fois pour le salut de l’Etat et pour la pérennité de la maison ducale » (p. 110).

Composant son propos « à sauts et à gambades », V. Farinella signe un article extrêmement riche et passionnant, soucieux de relier histoire de la peinture, histoire de l’édition et histoire de la réception des oeuvres littéraires et picturales. Si les nombreuses digressions qui le composent peuvent décourager le lecteur pressé, elles présentent toutefois l’avantage de plonger l’amateur éclairé dans un réseau de liens et dans un vivier d’informations des plus précieux.

Compte-rendu par Adeline Lionetto-Hesters (janvier 2013).