Le Roland furieux en France : le retour du refoulé (XVIe-XVIIe siècles)

CR de l’article de Michel Jeanneret

Un exemple des scènes qu'on retient du Roland furieux en France : les scènes galantes. Nicolas Poussin, Renaud et Armide, Dulwich Picture Gallery, Londres, 1625 (source : wga)

Un exemple des scènes qu'on retient du Roland furieux en France : les scènes galantes. Nicolas Poussin, Renaud et Armide, Dulwich Picture Gallery, Londres, 1625 (source : wga)

Le propos de cet article à la fois clair, rigoureux et plein d’humour, est d’étudier la réception du Roland furieux en France. Tout d’abord, M. Jeanneret détaille le « rendez-vous manqué » entre le public français et l’oeuvre de l’Arioste : le Roland furieux est découpé et affadi, toujours trahi. Cependant, M. Jeanneret s’intéresse ensuite au « retour du refoulé » : selon lui, l’esprit du Roland furieux a été aux fondations d’expérimentations particulièrement libres et foisonnantes, aux marges de la littérature.

La première partie de l’article explique pourquoi et comment le Roland furieux s’est mal acclimaté en France : l’ouvrage s’affadit notablement et perd en diversité, en bigarrure. En outre, il ne correspondait pas vraiment au goût français. La France n’a pas produit d’ouvrage comparable, ou n’en a pas réussi de tels : dans le registre épique, « le Roland furieux s’envolait, La Franciade rampe » (p. 315) ; dans le registre romanesque, L’Astréemanifeste une ligne homogène qui a pour fil rouge l’analyse psychologique, là où le Roland furieux « avait pris le parti de l’excentricité, du jeu et du bariolage » ; quant aux Amadis, ils sont d’origine espagnole.

Plusieurs raisons expliquent ce « rendez-vous manqué ». Le Roland furieuxest trop anarchique, trop embrouillé : « Quoique souvent le désordre y soit divertissant, c’est toujours le désordre » (Guez de Balzac, p. 315). L’Arioste a mélangé les genres et les registres, son oeuvre est impure. Même le héros principal est difficile à définir : le titre désigne Roland, la fin, Roger. Enfin, prodiges et licences rendent le Roland furieux invraisemblable et impropre à toute entreprise d’édification.

Pourtant, le public français se délecte du Roland furieux, ce qui conduit à une quantité de reprises considérable. Ces reprises sont en réalité des trahisons. La première d’entre elles consiste à dépecer l’ouvrage : on isole des morceaux du roman – majoritairement les affaires de coeur. Résultat : « le fleuve s’épuise en menus ruisseaux, le roman-monde s’étiole en fables anodines » (p. 317). En outre, ces morceaux sont « nettoyés de la sensualité et de l’érotisme dont l’Arioste ne s’était pas privé », de la violence et du sang (Desportes dans son poème élégiaque intitulé Roland furieux), et du merveilleux païen (Garnier dans sa Bradamante) si bien que l’édification est désormais possible. Même dans les cas où la veine érotique est conservée, comme dans les Contes de La Fontaine, l’affadissement et le grossissement persistent : « on est plus proche des fabliaux, de la farce ou des nouvelles licencieuses du Décaméron, que du Roland furieux« .

La deuxième partie de l’article revient sur les oeuvres françaises citées en première partie pour montrer qu’en réalité, bien qu’elles trahissent et dénaturent l’Arioste, elles font preuve d’une grande originalité quand on les mesure à l’aune de leur « famille » (p. 319). Le Roland furieux a inspiré les « types de spectacles non canoniques » (p. 320). Par exemple, la Bradamante« conserve quelque chose de la désinvolture, de la diversité et de la fantaisie du modèle italien. Infidèles à l’Arioste, elle [n’est] pas fidèles non plus à Aristote » : la tragicomédie, genre hybride romanesque, doit beaucoup auRoland furieux. L’opéra également : un vent de liberté souffle chez Quinault. « Une tragicomédie, un opéra, ce sont des oeuvres expérimentales, des formes modernes qui échappent à la pesanteur des traditions, à l’autorité des gardiens de la norme aristotélicienne et disposent ainsi de la liberté qui leur permet d’actualiser le potentiel du Roland furieux– l’imiter non pas à la lettre, mais dans l’esprit, en bousculant les modèles figés, en déployant un monde polychrome, en s’amusant. Tandis que, au centre, dans les genres strictement codifiés, le Roland furieux n’est utilisé que pour être neutralisé, affadi et refoulé …, dans les marges, au contraire, il peut catalyser de expériences novatrices et stimuler des courants représentant des alternatives » (p. 320) : c’est le « retour du refoulé » promis dans le titre de l’article. Après la tragicomédie et l’opéra, M. Jeanneret en vient aux ballets de cour, souvent excentriques, souvent inspirés par l’Arioste : il s’attarde sur la première grande fête de Versailles, Les Plaisirs de l’Isle enchantée (1664), qui dura sept jours et où Louis XIV jouait Roger : les ressorts du Roland furieux sont massivement utilisés (mélange des époques, merveilleux etc.) et mis au service de la propagande royale qui y trouvait « de quoi mythifier le ouvoir – et mystifier le bon peuple ! » (p. 322). Enfin, « dernier champ dans lequel l’impulsion du Roland furieux a agi comme catalyseur et a eu un effet libérateur : la poésie amoureuse de Ronsard et de la Pléiade » (p. 323) : « un érotisme doux, un tableau du corps féminin passent des vers de l’Arioste à ceux de la jeune Pléiade », ce qui contrebalance le néo-platonisme et le pétrarquisme.

En conclusion, M. Jeanneret souligne que les expériences qui s’inspirent de l’esprit du Roland furieux restent néanmoins marginales et « n’affectent guère le mouvement de fond qui conduit à l’apothéose des valeurs classiques » (p. 324). Comme Shakespeare, l’Arioste ne s’est pas enraciné en France car « le fond de notre caractère est un éloignement de toute chose extrême ».

C’est sur cette citation de Baudelaire que M. Jeanneret prend congé de son lecteur conquis et ravi.

Compte rendu fait par Anne Debrosse.