« ‘L’expérience des laboureurs » et « la raison des doctes escrivains’ : Jean-Loup Trassard et la tradition des maisons rustiques »

Michel Jourde (ENS Lyon – Cerphi)

Vous trouverez ci-dessous le compte rendu d’une communication de Michel Jourde qui a eu lieu dans le cadre du colloque international « Jean-Loup Trassard, une ethnologie poétique », organisé à Pau (Université de Pau et des Pays de l’Adour) par Jean-Yves Casanova (UPPA / CRPHL) et Dominique Vaugeois (UPPA / CRPHL) les 18-20 octobre 2012. Les actes seront publiés.

Jean-Loup Trassard est un écrivain mayennais né en 1933. Le programme du colloque caractérise son œuvre et la perspective des communications de cette façon : « Établie presque exclusivement autour d’un territoire, celui des fermes mayennaises, l’oeuvre ne correspond pas à ce que l’on entend par « littérature du terroir » avec les valeurs qui lui sont associées et mérite de voir estimés derechef sa place et son statut. L’alliance de l’ethnologue et du poète entend insister sur l’étroite union de l’attention au réel – observer, toucher, écouter, saisir le plus exactement possible ce qui a eu lieu, ici – et de la méditation imaginative. La valeur d’enregistrement et de mémoire de l’écriture et de la photographie est inséparable de la conscience des puissances de l’illusion, à la fois comme énergie vivifiante et comme incertitude fondamentale. C’est sur cette voie très ouverte que s’engagera la réflexion ».

Parie supérieure de la page de titre de La chasse du loup, nécessaire à la maison rustique de Jean de Clamorgan, J. Du Puys, 1574 (source : Gallica)

Parie supérieure de la page de titre de La chasse du loup, nécessaire à la maison rustique de Jean de Clamorgan, J. Du Puys, 1574 (source : Gallica)

Traquet motteux ou l’agronome sifflotant, publié en 1994 chez Le temps qu’il fait par Jean-Loup Trassard et objet de la communication de Michel Jourde, est un livre émaillé de nombreuses références empruntées à des ouvrages du XVIe s., souvent présentées sous forme de citation exacte. C’est pourquoi une intervention seiziémiste trouve tout à fait sa place dans ce colloque qui a pour objet l’œuvre d’un écrivain contemporain.

Michel Jourde commence par un extrait de Traquet motteux où il est question des sources anciennes utilisées par l’auteur :

« Depuis les agronomes latins jusqu’au milieu du XXe siècle, la civilisation occidentale a produit des livres de conseils destinés aux cultivateurs et éleveurs soucieux d’améliorer leur domaine et, par conséquence, leurs rendements. Nombre de ces ouvrages s’appellent «Maison rustique». Les plus anciens font état de recettes en tous genres qui relèvent volontiers de la croyance. À partir du XIXe siècle le propos devient plus scientifique : il repose souvent sur les recherches des agronomes. À les fréquenter on hésite sur la vraie nature de tels traités : illisibles pour le menu peuple des campagnes, ils ne pouvaient servir de modèle qu’entre les mains d’un grand propriétaire (ou de son régisseur) se plaisant à créer parmi les champs, les bêtes et même les gens, un ordre harmonieux, efficace, profitable pour tous. Mais on pourrait aussi se demander si ces traités ne représentent pas un genre pseudo-littéraire, une visite de la plume aux champs, sous le prétexte de prendre soin du sol, des plantes, des animaux et parfois du matériel, la démonstration qu’un travail consciencieux, une recherche quotidienne de la qualité, peuvent porter des fruits, offrir en retour à qui les pratique profit et bonheur. […] Depuis le néolithique, il s’agissait de produire plus et mieux : le succès brutalement s’est retourné contre les métiers de la campagne. Il faudra produire moins et moins bon. Ayant vidé les villages, coupé les arbres, rasé les haies, mis les races animales au musée, fait disparaître la faune sauvage et la flore, envoyé ceux qui auraient assuré la relève travailler en ville, on fera de l’élevage « hors sol ». Les textes de ce livre, même s’ils ne sont parfois que l’ébauche de ce que j’aurais aimé qu’ils fussent, doivent être entendus comme, incomplet, maladroit, mais joyeux d’aimer, un hommage à la civilisation rurale au moment où, parée de toutes ses variantes régionales, corps et biens, elle sombre. Ce qui, lecteurs, pour nous, les terriens, s’accompagne d’une émotion.  » Traquet motteux, pages introductives (p. 9 et 14).

Michel Jourde retrace d’abord la tradition des maisons rustiques, qui sont la pierre angulaire de Traquet motteux. Selon lui, il y a une véritable bibliothèque à reconstituer. L’expression apparaît pour la première fois sous forme de titre dans un texte commencé par Charles Estienne et achevé par son gendre Jean Liébault après son décès en 1564 : L’Agriculture et maison rustique, qui succède à un Praedium Rusticum (1554) qui en constitue le point de départ. L’Agriculture et maison rustique, qui connaît un grand succès, ne cessera d’être rééditée par Liébault jusqu’à sa mort en 1595, puis le succès perdure et le livre continue d’être réimprimé. Jean-Loup Trassard utilise l’édition de Rouen de 1676. En 1680 le texte d’Estienne et de Liébault est encore imprimé. Le fortune de cet ouvrage écrit par deux médecins est donc considérable.

Ensuite, l’expression « maison rustique » apparaît encore dans des titres : celui d’un traité sur la chasse au loup écrit par Jean de Clamorgan et publié en 1574 chez J. Du Puys à Paris : La chasse du loup, nécessaire à la maison rustique ; celui d’un traité sur les plantes d’Antoine Mizauld (c. 1520-1578) dans l’édition de 1619 (Epitome de la maison rustique, : comprenant Le iardin medecinal, et iardinage d’Antoine Mizauld, Docteur Medecin à Paris, Genève, Michelle Nicod.) alors que, à l’origine, le titre était simplement Le Jardinage d’Antoine Mizauld (en 1578 par exemple). Mettre « maison rustique » dans un titre ou un sous-titre est donc vendeur.

Page de titre du Théâtre d’Agriculture et mesnage des champs d'Olivier de Serres, 3e éd., 1605 (source : Gallica)

Page de titre du Théâtre d’Agriculture et mesnage des champs d'Olivier de Serres, 3e éd., 1605 (source : Gallica)

Dans la page de titre de la troisième édition (1605) de l’ouvrage agronomique d’Olivier de Serres, le Théâtre dAgriculture et mesnage des champs, on retrouve également « maison rustique », en capitales cette fois, ce qui montre à quel point le mot est souligné (voir image ci-dessus). Or, J.-L. Trassard cite largement Olivier de Serres, à l’instar d’Estienne et Liébault, d’après l’édition de 1802 du Théâtre.

Après La Nouvelle Maison rustique de Louis Liger (1700), qui est très souvent réimprimé, le succès de l’expression « maison rustique » en titre ne se dément pas jusqu’au XIXe s., et même jusqu’à nos jours, puisque Flammarion a une collection intitulée « La Maison rustique », consacrée au jardinage.

Les maisons rustiques, au départ, ont un triple objectif : il s’agit d’abord de donner des conseils aux agriculteurs pour obtenir de meilleurs rendements agricoles ; ensuite, de décrire les plaisirs des champs ; enfin, de donner une portée morale au propos, puisqu’il est question de profit et de modération à la fois. Le sous-titre de la maison rustique d’Estienne et Liébault est intéressant (vous pouvez voir la page de titre de l’édition de 1572 ci-dessous, cliquez sur l’image pour l’agrandir) : dans une sorte d’élargissement focal, le sous-titre évoque la maison, puis les volailles, le jardin (potager et d’agrément), les prés et les champs àgrain, les tailles d’arbres pour finir par la chasse aux bêtes sauvages. L’espace s’élargit sur le sauvage au moins pour la nécessité de la chasse.

Dans Traquet motteux, on retrouve les mêmes motifs, les mêmes outils. Dans la table des matières de L’Agriculture et maison rustique, on voit qu’il y a des chapitres sur les taupes, les haies, les trompes de chasse… Il en va de même chez Jean-Loup Trassard (« Attelages et charrettes », « Des moulins à vent », « De l’éducation des paons »…). Les jardins, les champs, l’espace non cultivé, les bêtes : tout est là.

Cependant, chez J.-L. Trassard, il y a une continuité des pratiques agricoles plus vaste : « Depuis le néolithique, il s’agissait de produire plus et mieux » (élément de phrase qui se trouve sur la page de garde et à la fin du texte introductif placé au début de Traquet motteux). J.-L. Trassard remonte à 1564, mais cette remontée pourrait se prolonger presque à l’infini. L’auteur utilise d’ailleurs beaucoup les dictionnaires d’étymologie. Il y a donc trois grands traits de la reprise du motif traditionnel de la maison rustique chez lui : si c’est un objet d’écriture, c’est également une source pour l’écriture (lexique…), parfois explicitée en notes et même un genre pseudo-littéraire.

I. L’expérience et la raison

Les premières pages de L’Agriculture et maison rustique de 1564 montrent d’un côté le constat d’un changement et d’une variété des pratiques agricoles dans le temps et dans l’espace et, d’un autre côté, la certitude d’une permanence. La permanence de la vie agricole est illustrée par des références bibliques et aux Géorgiques de Virgile. Cependant, il ne s’agit pas seulement de reprendre les agronomes latins, de les traduire, mais de refaire ce qu’ils avaient fait. Estienne et Liébault ne s’intéressent pas tant que cela aux permanences finalement : ils disent à un moment qu’on peut toujours se demander si la charrue du temps d’Hésiode (Les Travaux et les Jours) était différente de celle des années 1564, mais qu’il n’y a pas vraiment d’intérêt à se poser la question. En revanche, chez Olivier de Serres la question de la permanence est centrale :

« Comme Nature nous donne infinies especes de fruicts ; aussi c’est par diverses sortes de culture, que nous les tirons de la Terre. Et combien que les bleds soient tous-jours semblables à eux-mesmes, en quelquepart qu’ils croissent, si est-ce qu’au labourage des terres-à-grains, et à la recolte des bleds y a de grandes diversités ; non seulement de region à region, ains de climat à climat : voire mesme ne s’accordent entierement e ce mesnage, les habitans de deux terroirs contigus : où l’on ne s’apperçoive de quelque diversité, soit au bestail du labourage, soit aux outils, soit aux semences, soit au serrer des bleds. Ici on laboure la terre avec des boeufs ; là avec des chevaux. Ici avec des mulets ; là avec des mules, et ailleurs avec des asnes. Ici la charruë avec des rouës portant le soc est tirée par quatre, cinq ou six bestes : là jouë le coutre sans rouës, trainé par deux seules bestes. […] Pour telles diversités donques, n’est nullement possible, non plus que necessaire, prescrire certaines ordonnances et loix sur le labourage et conduite des bleds, pour s’y assujettir […] ; ains est besoin laisser aux usages, leurs accoustumances, mesme en ce dont dés tout temps de pere-à-fils, l’on s’est bien treuvé : pour le danger de perte que toute mutation porte avec elle. […] Il est vrai, que […] avec jugement y pourrons-nous adjouster quelque cas de noz inventions, de peur que par mauvais rencontre, on ne chee en moquerie […] »

La notion d’usage articule les trois principes de sa préface : art, expérience et raison :

« Il y en a qui se mocquent de tous les livres d’Agriculture, et nous renvoient aux païsans sans lettres, lesquels ils disent estre les sels juges competans de ceste matiere, comme fondés sur l’Experience, seule et seure reigle de cultiver les champs. J’advouë qaec eux, que discourir du Mesnage champestre par les livres seulement, sans sçavoir l’usage particulier des lieux, ‘est bastir en l’art, et se morfondre par vaines et inutiles imaginations. J’entends assés qu’on apprend des bons et experts laboureurs, le moyen de bien cultiver la terre : mais ceux qui nous renvoient à eux seuls, me confesseront-ils pas, qu’entre les plus experimentés, il y a divers jugemens ? et que leur experience ne peut estre bonne sans raison ? Aura-t-on plustost recerché tus les cerveaux es païsans, et accordé leurs opinions, non-seulement différentes, mais bien souvent contraires, que de lire en un livre, la raison jointe avec la pratique, pour l’appliquer avec jugement, selon le sujet, par l’aide et adresse de la Science et de l’Usage recueillis en un ? Ceste mesme raison sert-elle pas de livre au païsan ? […] Et qui ne void que l’experience des laboureurs non-lettrés, est grandement aidée par la raison des doctes escrivains d’Agriculture ? […]. L’ART est un recueil de l »experience, et l’EXPERIENCE est le jugement et usage de la RAISON ».

On a besoin de livres et de l’expérience des laboureurs. Les livres d’agriculture servent à enregistrer les usages et à organiser les usages en art : il s’agit de faire un beau livre. Il s’agit de trouver les raisons qui parfois ne sont pas connues par les laboureurs.

Ceci n’est pas sans rappeler l’usage, par Jean-Loup Trassard, des magnétophones pour recueillir des informations auprès des agriculteurs. Estienne et Liébault mettent également en avant cette fonction d’enregistrement de leur traité :

« Amy Lecteur, par ce que les Provinces ne ressemblent les unes aux autres, et ne sont soubs un mesme climat, je ne doute point qu’il n’y aye plusieurs façons de labour, et d’Agriculture, qui sont en usage, plus en une region qu’en l’autre : je te prie, si tu trouves quelque chose de ta patrie omise en ce present oeuvre, nous en vouloir advertir, à fin de l’y adjouster, te promettant mettre en nostre autre impression avoir receu ce bien de toy. »

L’épître dédicatoire montre que le mouvement inverse a été fait également : Estienne a été contraint de « rustiquer », alors que c’est un médecin et imprimeur parisien :

« […] n’ay espargné ny ma peine, ny frais aucuns : car n’ayant auteur quelconque, sur lequel me peusse renger et prendre quelque exemplaire de mes desseings, ay esté contraint de rustiquer souventesfois, et familierement converser avec toute sorte de gens rustiques, comme avec laboureurs, vignerons, chartiers, bouviers, asniers, muletiers, bergiers, jardiniers, pescheurs, chasseurs, oyselleurs, fauconniers, à afin que je cogneusse les choses asseurément, et que ne fusse scripteur des choses ouïes et leuës, comme sont plusieurs de nosre temps, mais plutost auteur oculaire et quasi practicien de nostre Agriculture Françoyse, et maison rustique. »

L’auteur est un « auteur oculaire » de l’agriculture et un « quasi praticien » de l’agriculture par le livre.

Jean-Loup Trassard n’a pas et ne peut pas avoir tout à fait le même point de vue. Il est question de continuité, mais, soudain, d’une disparition. Il écrit qu’il comprend que la « vie rurale qu'[il] aimai[t] tant [est] mortelle. » Chez Olivier de Serres (première citation), il y a un risque de disparition seulement, pas de disparition. Chez J.-L. Trassard, en revanche, il y a disparition. Il s’agit moins d’un relevé d’expériences que de souvenirs et de traces de ces expériences. La discontinuité, la fragmentation se trouvent dans l’oeuvre, comme le montrent les deux derniers paragraphes du texte introductif de Traquet motteux cités plus haut (« Depuis le Néolithique… »). Leur tonalité n’est pas du tout la même que celle des maisons rustiques du XVIe s. Mais en même temps, c’est cet instant de perte qui donne une continuité.

II. Composition rustique

Willem van Aelst, Nature morte avec fruits, coll. privée, c. 1660 (source : wga)

Willem van Aelst, Nature morte avec fruits, coll. privée, c. 1660 (source : wga)

On écrit un livre, on publie une maison rustique. Il s’agit d’une écriture « pseudo-littéraire », qui cherche « profit et bonheur » à la fois. Mais ce profit et ce bonheur sont aussi ceux de l’écrivain qui écrit sur ces motifs. J.-L. Trassard, dans La Composition du Jardin ((Voici la description de l’ouvrage sur le site de J.-L. Trassard : « C’est à cheval que l’on vient, à la fin du XVIIIe siècle, voir le terrain autour d’une maison qui se construit pour y créer les jardins. En ce temps-là le jardinier – qui aujourd’hui se dirait paysagiste – était à ses débuts. Un certain nombre d’années plus tard il se souvient de la confiance qui lui fut octroyée comme du dessein d’ensemble qu’il conçut alors pour tailler deux jardins et deux cours en se servant des pentes du terrain. C’est tout un jeu d’allées, de murs et d’escaliers qui se déplie sous sa plume élégante mais sobre. Plusieurs photographies dévoilent quelques angles autour de la maison ou dans son intérieur ».)) (2003), réutilise les techniques d’écriture des maisons rustiques. Par exemple, les maisons rustiques sont écrites au futur : « on fera ceci ». Dans La Composition du Jardin, J.-L. Trassard utilise le futur du passé (par exemple, « les gouttières qui évacueraient la toiture. »). Le sentiment de perte est ainsi compensé par la fiction d’un souvenir d’invention, et des « jardins d’enfance ». Bernard  Palissy, dans son art des jardins (Recepte veritable, par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thresors, 1563), utilise la même énonciation prescriptive. J.-L. Trassard en cite le passage suivant :

« Il est impossible d’avoir un lieu propre pour faire un jardin, qu’il n’y aye quelque fontaine ou ruisseau, qui passe par le jardin : et pour ceste cause, je veux eslire un lieu planier au bas de quelque montagne, ou haut terrier, à fin de prendre quelque source d’eau dudit terrier, pour la faire dilater à mon plaisir par toutes les parties de mon jardin, et alors ayant trouvé telle commodité, je designeray et ordonneray mon jardin de telle invention, que jamais home n’a veu le semblable. Et m’asseure, qu’ayant trouvé ce lieu, je feray un autant beau jardin, qu’il en fut jamais sous le ciel, hors-mis le jardin de Paradis terrestre. […] quoy qu’il soit, je veux edifier mon jardin en un lieu, où il y aye une prée par dessous, pour sortir aucunesfois dudit jardin en la prée. »

Palissy écrit justement à l’époque des maisons rustiques. Il s’agit de composer un livre et de composer un paysage. L’humain s’inscrit dans le monde végétal. Au XIXe s., on aurait parlé de la rencontre de la nature et de l’artifice. Chez Palissy, on trouve une certaine forme d’illusionnisme (des grottes…). Chez Estienne et Liébault, c’est pareil dans une certaine mesure, il y a des formes extraordinaires, comme ces fruits portant les traces de l’écriture :

« Pour faire pesches ou amandes escrites, apres que vous aurez mangé la pesche, ou amande, mettez en tremper le noyau deux ou trois jours, puis l’ouvrez doucement, et en tirez l’amande, et avec une plume de cuivre, ou autrement escrivez sur l’escorce ce que vous voudrez, non trop profond : puis la remettez et enveloppez le noyau avec du papier ou parchemin, et le plantez ainsi, et le fruit viendra escrit ».

Il s’agit de combiner deux créativités : celle de l’homme et celle de la nature. La fécondité du fumier répond à un souci esthétique constant chez Olivier de Serres, chez qui il est question « d’ornement utile ». On lit également un désir de sortir du jardin pour aller jusqu’à la pairie, ce qui n’est pas sans rappeler ce vers de Ronsard, qui date justement de 1563 : « J’aime fort les jardins qui sentent le sauvage ».

J.-L. Trassard retrouve dans ces textes anciens quelque chose de la joie dont il parle, malgré la disparition. Cette joie est visible chez Estienne et Liébault :

« Quelqu’uns plus curieux observent le proverbe commun, de planter en Croissat, et semer en decours, estans en este opinion que le grain en profite mieux. Autres sont d’advis (que j’estime assez ridicules, et sentir son livre des quenoilles) que la semaille doit estre faite en chantant et le semeur ou laboureur estat gay : autrement elle ne profite point ».

Elle se lit également chez Olivier de Serres, de façon plus frappante, car le Gentil-homme apparaît « bien à son aise » :

« À corriger la solitude de la campaigne est de grande efficace la lecture des bons livres vous tenant tous-jours compaignie. […] Si que le Gentil-homme aimant les livres, ne pourra estre que bien à son aise, avec un livre au poing se promenant par ses jardins, ses prairies, ses bois, tenant l’oeil sur ses gens et affaires. En mauvais temps de froidures et de pluies, estant dans la maison, se promenera sous la guide de ses livres, par la terre, par la mer, par les Roiaumes et provinces loingtaines, aiant les cartes devant ses yeux, lui montrant à l’œil leurs situations ».

III. Question de sociologie de la littérature : l’agriculture et son public

Vincent van Gogh, Les premiers pas, The Metropolitan Museum of Art, New York, 1890 (soucre : wikipedia

Vincent van Gogh, Les premiers pas, The Metropolitan Museum of Art, New York, 1890 (soucre : wikipedia

Dans le texte introductif de Traquet motteux, J.-L. Trassard raconte qu’au moment où il est arrivé à la N.R.F. avec « Le lait de taupes » à proposer, il a eu l’impression d’entrer avec « une brouette de fumier » : « Dix ans plus tard, en 1960, quand j’entrai à la N.R.F. de Jean Paulhan avec « Le lait de taupes », me plut l’impression que c’était en roulant une brouette de fumier ». Ce qui change entre les textes du XVIe s. et ceux de J.-L. Trassard, c’est que les lecteurs sont aujourd’hui majoritairement des citadins. Parallèlement, les auteurs du XVIe s. étaient des médecins, des gentilshommes campagnards, des artisans… L’accès à la publication n’était pas le même. Seul Serres s’est effectivement occupé de la gestion d’un domaine. Ce qui intéressait ces auteurs, c’était d’écrire en français sur le sujet. De plus, au sein de l’époque troublée des Guerres de religion, la campagne apparaît comme un lieu de repli, exactement comme à l’époque des Géorgiques de Virgile. La campagne est un lieu à partir duquel il est possible de penser un avenir de paix et de prospérité, comme le montre cet extrait d’O. de Serres :

« Mon inclination, et l’estat de mes affaires, m’ont retenu aux champs en ma maison, et fait passer une bonne partie de mes meilleurs ans, durant les guerres civiles de ce Roiaume, cultivant ma terre par mes serviteurs, comme le temps l’a peu porter. […] Durant ce miserable temps-là, à quoy eusse-je peu mieux employer mon esprit, qu’à recercher ce qui est de mon humeur ? Soit donc que la paix nous donnast quelque relasche, soit que la guerre par diverses par diverses recheutes, m’imposast la necessité de garder ma maison, et les calamités publicques me fissent cercher quelque remede contre l’ennui, trompant le temps, j’ai treuvé un singulier contentement, apres la doctrine salutaire de mon ame, en la lecture des livres de l’Agriculture, à laquelle j’ai de surcroist ajousté le jugement de ma propre experience. Je dirai donc librement, qu’aiant souvent et soigneusement leu les livres d’Agriculture, tant anciens que modernes, et par expérience observé quelques choses qui ne l’ont pas encore esté, que je sache, il m’a semblé estre de mon devoir, de les communiquer au public, pour contribuer selon moi, au vivre des hommes ».

Chez O. de Serres se lit le souci de servir le public, le « vivre des hommes » : faire manger, fournir de la lecture et du plaisir. Il n’y a pas de revendication esthétique, ce qui est une indétermination propre des maisons rustiques. C’est un genre « pseudo-littéraire ». Tout s’humanise dans l’acte de publication qui donne la vie, dans les livres, à la vie rustique.

Les souvenirs d’enfance manquent dans ces maisons rustiques. Les enfants n’ont jamais leur place dans les champs. On célèbre le fumier, mais on ne raconte jamais des expériences comme celle que relate J.-L. Trassard dans Traquet motteux : enfant, il aidait aux champs. Tout ce qui est expérience du corps, comme la fatigue, n’est pas décrit dans les maisons rustiques. Pourtant, c’est le corps qui change le paysage. Cependant, chez J.-L. Trassard, le souvenir d’enfance apparaît vingt pages après un collage d’Estienne et Liébault : c’est comme si les citations anciennes étaient le lieu propice pour faire émerger son propre souvenir, avec l’idée que d’autres enfants ont vécu la même chose mais sans jamais songer à l’écrire.

J.-L. Trassard en arrive à créer une nouvelle écriture. Dans Objets de grande utilité, il semble qu’il invente un auteur du XVIIe s., Linay du Pairier, dont il cite des alexandrins qu’il est censé avoir écrit en 1676 : « Ce ne sont pas seulement des objets que je taste, mais mon propre contour que je voudrois connoistre. » On ne pouvait lire ces alexandrins que sous la plume de J.-L. Trassard, pas dans un texte ancien.

Débat

L’un des auditeurs rappelle que les Géorgiques de Claude Simon sont également très en lien avec les maisons rustiques d’Estienne et Liébault et de O. de Serres.

J.-L. Trassard confirme qu’il a inventé Linay du Pairier et les alexandrins cités par M. Jourde.

J.-L. Trassard enchaîne ensuite en disant que ce qui l’a intéressé dans les maisons rustiques, c’est le propos mais aussi la phrase. Il y a des phrases étranges chez Estienne et Liébault. Pour O. de Serres, J.-L. Trassard raconte qu’il a été consulter l’ouvrage à la BNF, mais que pour des raisons techniques (livre en réfection) il n’a pu consulter que l’exemplaire royal à ce moment précis. Or, dans cette édition, J.-L. Trassard a trouvé le texte beaucoup moins beau que dans une autre édition, plus ancienne et plus petite. Ca a dû être réécrit. Dès lors se pose la question : « Qu’est-ce qu’on lit ? » Il en va de même pour la littérature grecque par exemple.

Pour l’usage de Traquet motteux, J.-L. Trassard précise qu’il n’a jamais eu l’intention d’aider quiconque. Il sait en effet que ses lecteurs sont surtout des citadins. Il s’amuse donc à donner des précisions sur le fumier, car c’est cela qui l’amuse. Il dit ensuite qu’il est pour une modernité plutôt que pour une modernisation de l’agriculture. Pour l’usage et donc l’usure des outils. Un outil usé contre la terre a pour lui un charme qu’il ne s’explique pas.

Compte rendu par Anne Debrosse, 23 octobre 2012