« Messire Ludovic, où êtes-vous allé chercher toutes ces âneries ? » L’impression de « réel » dans les Satires et le Roland furieux »

CR de l’article de Michel Paoli

 

Jean-Auguste-Dominique INGRES, "Roger délivrant Angélique", (1819), Paris, Musée du Louvre (source : WGA).

Jean-Auguste-Dominique INGRES, "Roger délivrant Angélique", (1819), Paris, Musée du Louvre (source : WGA).

La contribution de Michel Paoli ne s’éloigne du problème de la transposition artistique du poème que pour mieux revenir à la question des qualités visuelles de l’œuvre. L’article prend pour titre la question (probablement apocryphe) du cardinal Hippolyte d’Este, « Messire Ludovic, où êtes-vous allé chercher toutes ces âneries ? », pour étudier « l’impression de ‘réel’ dans les Satires et le Roland Furieux » et les malentendus qu’elle a favorisés. Michel Paoli prend pour point de départ une anecdote probablement controuvée, selon laquelle l’Arioste aurait, en une journée, parcouru les soixante-dix kilomètres séparant Carpi de Ferrare. Cette anecdote prend un sens totalement différent selon son narrateur : sous la plume du fils de l’Arioste, elle manifeste la vigueur de l’auteur du Roland Furieux, tandis que, dans la biographie de Pigna, elle témoigne de la distraction du poète. Comment expliquer ces différences ? Les biographes auraient-ils substitué à la réalité historique les stéréotypes associés à la figure du poète de génie ? Ils semblent surtout avoir pris à la lettre l’image que l’Arioste donne de lui-même dans les Satires, où il se forge un personnage de poète désargenté, déçu dans ses amitiés et sous-estimé par des mécènes ingrats. Or, l’efficacité satirique de certains thèmes, comme celui de l’argent, pourrait avoir déterminé certains choix de l’Arioste. Aussi est-il difficile, dans les Satires, de distinguer la fiction de la réalité. Selon Michel Paoli, l’œuvre peut même annoncer l’autofiction moderne par les libertés qu’elle prend avec la réalité de l’existence vécue. Ainsi, c’est probablement à tort que l’on prend à la lettre les Satireslorsqu’elles prêtent à Hippolyte d’Este des mots désobligeants sur les « âneries » du Roland Furieux. L’article de Michel Paoli propose d’ailleurs, dans un second temps, de faire apparaître l’aspect positif de cette critique, qui pourrait renvoyer aux qualités d’enargeia du Roland Furieux, célébrées par ses premiers lecteurs, ou à la nature contemplative du poète. Or, ces jugements ne résistent pas plus à l’examen de la biographie de l’auteur (qui ne semble pas avoir été le doux rêveur campé par la postérité) qu’à celui de l’œuvre elle-même. Si le Roland Furieux sait admirablement « [rendre] sensible l’invraisemblable », c’est, le plus souvent, par des moyens purement littéraires (comme la métaphore), difficilement transposables en peinture. L’abondance des transpositions picturales témoigne néanmoins de la consistance d’un univers fictionnel qui, comme celui des Satires, emporte l’adhésion du lecteur en créant un puissant « effet de réel ».

Compte-rendu fait par Alice Vintenon.