« Peut-on parler d’anthropologie du quotidien au début de l’époque moderne ? »

Ariane Bayle (université Jean Moulin – Lyon 3)

Communication donnée au sein de la session « Le proche et le lointain. Autour des récits de voyage », dans l’atelier « Littérature et anthropologie du quotidien », organisé par le groupe MARGE (université Jean Moulin – Lyon 3), partenaire du Congrès AILC 2013.

Lors du panel intitulé « Littérature et anthropologie du quotidien » et de la séance « Le proche et le lointain. Autour des récits de voyage », Ariane Bayle, son organisatrice, rappelle brièvement quels sont les enjeux et les base de ce que l’on appelle « l’anthropologie du quotidien ».

L’Invention du quotidien de Michel de Certeau (1980) et Mythologies de Roland Barthes (1957) sont emblématiques de la remise en question de la stabilité des valeurs culturelles qui date du début des années 1960. S’ensuit une enquête ethnographique et un intérêt nouveau pour les carnets de notes, les autobiographies…, tant dans la recherche que dans la société de manière plus générale. On se penche surtout sur la vie quotidienne urbaine (La Vie mode d’emploi, 1978). On interroge le dialogue qui a lieu entre les textes littéraires et les outils de l’anthropologie quotidienne.

Ariane Bayle en vient ensuite à sa communication, qui s’intéresse à la question suivante : peut-on parler d’anthropologie du quotidien au début de l’époque moderne ? La notion est particulièrement pertinente pour l’époque contemporaine, mais, au XVIe s., les textes ne sont de toute façon pas écrits pour le plaisir ou l’esthétique. La littérature au sens moderne du terme n’existe qu’à partir du XVIIIe s., elle n’est pas présente au XVIe s. Par conséquent, quel que soit le degré de poéticité ou d’ornement d’un texte, son utilité est toujours à l’esprit de son auteur. L’écrit a forcément une dimension didactique, un profil moral – exigence avec laquelle la littérature rompt ensuite.

Cependant, les textes savants eux-mêmes comportent une dimension littéraire. Ils ne relèvent pas de l’art, la frontière entre littérature et la science sont floues au XVIe s. : le discours se veut rhétorique, métaphysique, etc. et les textes écrits par des médecins, des géographes… empruntent des armes à l’arsenal rhétorique. A travers la transmission d’un savoir, certains textes laissent part à une anthropologie du quotidien, même si l’expression est anachronique. Le mot « quotidien » lui-même est rare au XVIe s. et se trouve dans des acceptions très spécialisées (pain quotidien,fièvre quotidienne…). On utilise plutôt les mots « familier », « ordinaire » ; on parle de « manières communes ». Il s’agit donc de voir le rapport entre les textes et l’ordinaire de l’existence. Il s’agit de dresser une typologie des contextes, une cartographie. Quatre types d’ouvrages sont intéressants à cet égard : les récits de voyage, les traités médicaux, les manuels de savoir-faire et les recueils de lettres.

Nous ne donnons ici qu’un rapide survol de ces quatre domaines: le lecteur intéressé se reportera aux publications qui seront issues de cet atelier.

Les récits de voyage

Illustrations de Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil autrement dite Amérique de Jean de Léry, Genève, Antoine Chuffin, 1580 (source : Gallica)

Illustrations de Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil autrement dite Amérique de Jean de Léry, Genève, Antoine Chuffin, 1580 (source : Gallica)

Les récits de voyage parlent du quotidien. Ces ouvrages ont été récemment promus au rang de texte littéraire (que l’on mette Jean de Léry au programme de l’agrégation a provoqué une polémique). Les récits de voyage se multiplient au XVIe s. Ils comprennent une dimension personnelle, romanesque. En voici les trois plus célèbres aujourd’hui : Naufrages de Cabeza de Vaca (1542), Nus, féroces et anthropophages de Hans Staden(1552) et Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry (1578).

Ariane Bayle rappelle que Claude Lévi-Strauss voyait Léry comme un précurseur. Mais il y a des limites à ce rapprochement. L’objet de Léry n’est pas l’homme en soi : il décrit la nature telle que Dieu l’a ordonnée. Il affirme la déchéance des Indiens, abandonnés de Dieu. La perspective métaphysique rattrape la neutralité (qui, elle, est moderne).

Les traités médicaux

Les Erreurs populaires du médecin Laurent Joubert, parues en 1578, genre nouveau, indiquent la tendance du dernier tiers du XVIe s. Joubert opère une sorte de « philologie ethnologique » (Dominique Brancher) : en transcrivant les paroles recueillies auprès de gens du peuple, il fait un travail ethno-linguistique car il enlève dans l’institution écrite ce qu’il y aurait de dialectal, il homogénéise les parlures.

Les manuels de savoir-faire

Les manuels pratiques indiquent un intérêt pour les savoir-faire, ce sont des sortes de how to. Le genre, qui répond à des besoins nouveaux, naît en Allemagne (Kunstbuchlein). Il se compose essentiellement d’ouvrages anonymes qui donnent des « trucs », mais qui manifestent surtout une curiosité pour la praxis. Les manuels dédiés à l’agriculture font valoir des expérimentations, mettent en valeur les rencontres avec les gens les plus rustiques.

A travers l’exemple De’ Secreti del reverendo donno Alessio Piemontesed’Alessio Piemontese, Ariane Bayle montre que la mise en valeur du vulgaire, des savoirs populaires (en matière de médecine, en l’occurence), se comprend dans le cadre d’une polémique avec le savoir universitaire et en latin. Valoriser le pauvre, l’apparemment ignorant, remplit un but conceptuel (et publicitaire, car le succès de librairie était au rendez-vous) en valorisant l’empirisme, alors en plein essor.

 

Les recueils de lettres

Le médecin Leonardo Fioravanti a recueilli dans son Tesoro della vita humana (1570) les lettres envoyées par ses patients, écrites en langue vernaculaire. Une forte tradition de consilia existait déjà : mais il s'agissait d'échanges de lettres entre confrères et en latin. L'ouvrage de Leonardo Fioravanti est un hapax. Des scénettes retracent l'ordinaire de la petite bourgeoisie des villes. Au bout du compte cependant, il s'agit d'une fiction de la vie ordinaire plutôt. Les patients ont-ils même existé ? Peut-être, mais le lissage linguistique est en tout cas bien là.

Conclusion

La Renaissance est un moment tropologique : il y a alors un désir de rencontre avec l'autre, la restitution d'une parole proche ou lointaine. Mais les limites sont bien là : il y a manipulation idéologique, ces productions sont souvent le fruit d'érudits qui connaissent bien les ressorts de l'érudition savante. De plus, des changements paradoxaux sont induits par l'imprimé : le livre brise le monopole des savants mais biaise le langage populaire et cherche à prendre le pouvoir en contrôlant ces nouveaux savoirs.

Compte rendu fait par Anne Debrosse.