CR Chorea : Astronomie/Astrologie, séance du 6 avril 2013 : Les héritages antique et médiéval

Sont présents Marie Goupil, Alexandra Khaghani, Hélène Vu Than, Henri Simonneau, Laetitia Lorgeoux, Adeline Lionetto-Hesters, Pauline Lambert, Blandine Boulanger, Aline Strebler.

Laetitia Lorgeoux et Pauline Lambert, Introduction générale

Giuseppe Arcimboldo, "Costume de la figure allégorique Astrologie", (1585), Florence, Galerie des Offices (source : WGA).

Giuseppe Arcimboldo, "Costume de la figure allégorique Astrologie", (1585), Florence, Galerie des Offices (source : WGA).

Laetitia commence par dresser un tableau historique des mentalités et nous rappelle que l’étude des astres nous vient de loin dans le temps (dès la Préhistoire) et l’espace (Babylone et dans une moindre mesure l’Egypte).

A cette époque, astrologie, astronomie et ingénierie céleste ne se distinguent pas : consulter le ciel permet d’assurer la légitimité du trône.

L’Orient et la Grèce antiques

Le pharaon Nechepsos aurait introduit l’usage de l’astrologie en Egypte. On trouve sous son nom un traité du deuxième siècle av. J.C., qui est une sorte de « bible » antique de l’astrologie.

Mais les Babyloniens sont les vrais parrains de la science astronomique grecque. En 1000 av-J.C., ils connaissent déjà le zodiaque, les grands temps du calendrier ainsi que l’étoile polaire.

Quant aux Athéniens, ils utilisent depuis longtemps le gnomon, l’ancêtre du cadran solaire. Mais la plus grande innovation des Grecs consiste en la séparation de la science et de la magie, la séparation de l’astronomie et de l’astrologie en somme. Contrairement à Babylone où les deux se confondent, les Grecs vont surtout s’intéresser à l’astronomie (appelée « astrologia » qui signifie littéralement « discours sur les étoiles ») et en particulier de l’irrégularité du mouvement des planètes (du Timée de Platon jusqu’à Claude Ptolémée). Jusqu’à ce dernier, le système cosmique en vigueur sera de préférence celui d’Aristote et de ses sept cieux, qui sépare le monde sublunaire du monde supralunaire.
L’astrologie au sens moderne va pourtant apparaître dans le monde grec aussi grâce aux rois hellénistiques qui vont largement utiliser la force de propagande du monde des astres, se présentant comme des souverainscosmocrators (par exemple Démétrios Poliorcète, Ptolémée II, ou la reine Bérénice dont une boucle de cheveux sera transformée en constellation). Mais c’est surtout grâce à la Bibliothèque d’Alexandrie que l’astrologie se greffera à l’astronomie, elle qui accueillera aussi bien Ératosthène et Archimède que Bérose le Chaldéen, l’importateur de l’astrologie en Occident. C’est pourquoi ses héritiers latins, notamment dans le célèbre poème d’Horace sur le Carpe Diem, surnommeront encore les astrologues les « Chaldéens ».

En outre, l’astrologie réussit à se glisser dans le terreau hostile de l’hellénisme par le biais du stoïcisme et de la foi de ses tenants en la sympathie universelle du microcosme et du macrocosme.

Notons que ce goût pour l’étude du ciel (ourania) ainsi que pour les hautes sphères de l’atmosphère (météora) permet l’éclosion de la géographie et les progrès du calendrier.

Hans HOLBEIN le jeune, "Les Ambassadeurs"(détail), (1533), Londres, National Gallery (source : WGA).

Hans HOLBEIN le jeune, "Les Ambassadeurs"(détail), (1533), Londres, National Gallery (source : WGA).

Rome

Cicéron traduit Aratos dans des poèmes de jeunesse et Virgile s’en inspire dans lesGéorgiques et lesBucoliques. Rome reprend bien entendu l’héritage grec et notamment l’alliance du gouvernement des cieux et de celui de la terre. Néron se fait par exemple représenter en cosmocrator dans sa demeure. C’est à cette époque que la plupart des manuels d’astrologie qui nous sont parvenus vont être écrits ; et c’est pourquoi Claude Ptolémée, qui va fixer au premier siècle et pour 1500 ans encore l’image de l’Univers, était à la fois astronome, géographe et astrologue. La fin de l’Empire appellera cette noble culture des astres « l’ouranobasis », la promenade céleste.

L’astrologie quant à elle va se modifier et être fondée sur les planètes (elle devient l’astrologie que nous connaissons). Les prédictions universelles (sur le destin des souverains, des pays) laissent place à la prédiction généthliaque (fondée sur le thème de naissance). Dans les manuels d’astrologie, la place la plus belle est laissée peu à peu aux catarchai, c’est-à-dire aux réponses adaptées des astrologues aux questions de leur client : comment retrouver le voleur de mes bijoux, ma belle-mère sera-t-elle punie des avanies qu’elle me fait subir, etc.

APIANUS, "Astronomicum Caesareum", 1540 (photographie de Laetitia Lorgeoux).

APIANUS, "Astronomicum Caesareum", 1540 (photographie de Laetitia Lorgeoux).

Le Moyen Âge

Après Ptolémée, l’astronomie ne progresse plus ni en Orient ni en Occident. On peut bien sûr citer les travaux de Lull, Nicole Oresme ou encore le de Sphaera Mundi de Jean Sacrobosco ; mais rien ne vient révolutionner les connaissances. Au Moyen-âge, l’astronomie est d’abord et avant tout arabe (surtout dans la Bagdad du IXe siècle). L’usage de l’astrolabe (inventé dans l’Antiquité par un commentateur d’Aratos) se développe.

En Occident, l’astrologie est condamnée par Saint Augustin (pour lui, lorsqu’un astrologue prédit juste, c’est juste par hasard). Toutefois, l’astrologie judiciaire (qui aide à prendre une décision), basée sur les horoscope, se développe, ainsi que l’astrologie naturelle (météorologie et médecine).

La fin du Moyen-Âge et la Renaissance

L’astrologie redevient d’actualité au XIIIe en Italie grâce à Guido Bonato, le grand restaurateur de l’astrologie en Occident. Au même moment, les municipalités entretiennent des astrologues pour les inaugurations. Jules II fait déterminer par des astrologues le jour de son couronnement et de son retour de Bologne ; Urbain V va fonder un collège astrologique.

Ce retour en grâce de l’astrologie s’accompagne de celui de l’astronomie ; avant la révolution copernicienne et l’extraordinaire conjonction astrale constituée par Galilée, Tycho Brahé et J. Keppler, les Grands renouent avec la culture scientifique ; on trouve notamment de magnifiques livres à figures mobiles, à fonction pédagogique dont le plus beau est certainement l’ouvrage d’Apianus, le supposé maître ès astronomie de Charles Quint. Il lui dédicace en 1540 son ouvrage l’Astronomie des Césars, contenant d’incroyables astrolabes sur papier.
Pauline prend la parole pour compléter le propos de Laetitia, en se centrant davantage sur l’état des connaissances en matière d’astrologie et d’astronomie. Elle précise que cette synthèse sur l’histoire de ces deux « sciences » se fonde sur l’oeuvre de Pierre Duhem, Le Système du Monde. Histoire des Doctrines cosmologiques de Platon à Copernic (10 vol., (1913—1959)).

L’état des connaissances antiques

Cinq cadres doivent tout d’abord être posés :

– pour Socrate et Platon, la Terre demeure suspendue et immobile au milieu du ciel et elle est enroulée autour de l’axe qui traverse l’univers de part en part. Platon l’explique dans le Timée.

– Pour les Pythagoriciens (et encore au temps d’Aristote chez les Pythagoriciens italiens), la Terre se meut autour du centre du monde, qui est occupé par le feu.

– Aristote reprend un principe formulé par Eudoxe de Cnide au IVe siècle avant JC : le principe des sphères homocentriques (les astres tournent tous autour de la Terre qui est immobile). Le problème de ce système est qu’il place chaque planète à une distance fixe de la Terre, alors que les Hommes s’étaient aperçus du vivant même d’Eudoxe que ce n’était pas le cas, puisqu’ils expliquaient la différence de luminosité de certaines planètes et les variations de leur diamètre par le fait qu’elles s’éloignent de la Terre et qu’elles s’en approchent au cours du temps.

– Héraclide du Pont, au IVe siècle avant JC, attribue à la Terre un double mouvement : un mouvement diurne de rotation et un mouvement annuel de circulation autour du Soleil. Son système est une première ébauche de celui de Copernic : le Soleil est immobile au centre du monde. La Terre et les cinq planètes tournent autour du Soleil ; les cercles décrits par Mercure et Vénus sont plus petits que le cercle décrit par la Terre . Le ciel des étoiles fixes est immobile et la rotation de la Terre produit l’apparence du mouvement diurne ; enfin, la Lune tourne autour de la Terre. Ce système est totalement abandonné jusqu’à Copernic pour plusieurs raisons : les lois de la dynamique aristotélicienne donnaient du repos de la Terre des démonstrations que tous les philosophes jugeaient convaincantes ; la religion imposait comme sacré le repos de la Terre ; Héraclide et les partisans de sa doctrine n’ont pas fourni de tables ou d’éphémérides qui permettent de calculer par avance les mouvements apparents des astres errants : leur système n’était donc pas considéré comme valable ; enfin, le système des excentriques qui commençait à s’ébaucher permettait, quant à lui, de calculer ces mouvements par avance et avec précision.

– Le système des excentriques est constitué par Hipparque, un astronome et mathématicien grec du IIe siècle avant JC, mais c’est grâce à Ptolémée, astronome et astrologue grec qui vécut à Alexandrie au IIe siècle après JC, et à son Almageste, que nous connaissons ce système. Point de départ de l’hypothèse des excentriques : expliquer les mouvements rétrogrades des planètes. Qu’est-ce que le mouvement rétrograde d’une planète ? Observé à partir du Soleil, le mouvement apparent de chaque planète est circulaire et uniforme, mais, comme on observe depuis la Terre, le mouvement de la Terre introduit un biais dans cette observation et les planètes semblent alors parfois reculer dans leur mouvement et c’est ce que l’on appelle le mouvement rétrograde. Sauf que ce que nous expliquons par le mouvement de la Terre, les Grecs devaient l’expliquer d’une autre manière, puisqu’ils refusaient le mouvement de la Terre. Apparaît alors la théorie des cercles excentriques. La théorie de l’excentrique suppose que l’astre décrive une trajectoire autour de la Terre immobile, mais la Terre n’est pas le centre de cette trajectoire. C’est comme cela qu’ils expliquent que la distance qui sépare une planète de la Terre varie, mais également que la luminosité de cette planète varie, en fonction de la distance qui la sépare de la Terre. Le Soleil, lui, est toujours à égale distance de la Terre, donc toujours de même taille et de même luminosité. Cette théorie, fausse bien sûr, permettait d’expliquer les apparences et même de calculer avec précision à l’avance les mouvements des astres, ce qui explique qu’elle règne sans partage pendant plusieurs siècles.

Giovanni d'Ambrogio, "Prudence", (1386), Florence, Loggia dei Lanzi (source : WGA).

Giovanni d'Ambrogio, "Prudence", (1386), Florence, Loggia dei Lanzi (source : WGA).

L’astronomie au Moyen Âge

Les débuts de l’astronomie latine au Moyen Âge sont inséparables de la théologie (puisqu’on s’intéresse notamment à la place des anges dans le ciel).  Charles le Chauve, un des petits-fils de Charlemagne, commande à Jean Scot Erigène, un Irlandais qui gagne le continent vers 845, la traduction du grec au latin des oeuvres faussement attribuées à Denys l’Aréopagite et qui traitaient des hiérarchies célestes. Cette traduction s’accompagne d’un abondant commentaire où Jean Scot s’intéresse de près au Timée de Platon, qui évoque la création et la composition de l’univers, à L’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, à laGéographie de Ptolémée, à Martianus Capella et Boèce, ou encore auxCatégories d’Aristote, ce qui l’amène à produire une œuvre qui lui est propre, De divisione naturae, très étudiée jusqu’à la fin du XIIe siècle. Cett oeuvre marque sans doute les débuts de l’astronomie latine puisqu’elle incite l’homme à faire une enquête pour se sortir de l’erreur dans laquelle l’a plongé le péché originel et que cette enquête passe d’une part par l’étude de la Bible et de l’autre par celle du monde sensible. Il élabore un système très novateur, puisqu’il est très proche de celui de Tycho Brahe, que l’on peut qualifier de géo-héliocentrique : Vénus, Mercure, Mars et Jupiter accomplissent leurs révolutions autour du Soleil, tandis que les étoiles fixes, Saturne, le Soleil et la Lune tournent autour de la Terre. Mis à part pour Saturne, que Brahe fait tourner autour du Soleil, le système est identique.

Au XIIe siècle, certains savants tentent de séparer l’astronomie de la théologie. Guillaume de Conches, le précepteur d’Henri Plantagenêt, dans   son De Philosophia mundi, tente par exemple de traiter les questions de physique par les méthodes de la raison, sans avoir recours aux enseignements de la Révélation. A propos de la science des astres, Guillaume distingue les différentes méthodes par lesquelles une même question peut être abordée :

– Il y a d’abord la manière fabuleuse (chez Nemrod, Hygin et Aratus lorsqu’ils racontent que le taureau avec lequel Jupiter avait enlevé Europe fut transformé en signe du zodiaque).

– Il y a ensuite la manière astrologique, qui consiste à dire ce qui apparaît dans les corps célestes, que les apparences soient conformes ou non à ce qui est réellement (sens étymologique du terme astrologie, qui est un simple discours descriptif, destiné à faire connaître les apparences).

– Enfin, il y a la manière astronomique, qui consiste à dire les choses qui sont en réalité, qu’elles apparaissent ou non comme telles.

Guillaume est ainsi un des premiers à établir une opposition entre l’astronome et l’astrologue. L’astronome est comme le philosophe : il saisit les réalités et formule les lois nécessaires qui les régissent. L’astrologue, quant à lui, ne discourt que sur les apparences.

Portrait de Claude Ptolémée, XVIe siècle (source : Wikimedia Commons).

Portrait de Claude Ptolémée, XVIe siècle (source : Wikimedia Commons).

Au XIIe siècle, les Européens reçoivent sciences arabe et hellène. Ainsi le système de Ptolémée est ignoré jusqu’au milieu du XIIe siècle (une encyclopédie de Ptolémée est traduite en latin depuis l’arabe par Platon de Tivoli tandis que Gérard de Crémone traduit l’Almageste, somme des connaissances antiques les plus abouties en mathémathiques et en astronomie, en 1175). A partir de 1230, Michel Scot (né en Ecosse vers 1175 et mort après 1232) traduit de l’arabe les commentaires d’Averroès sur les ouvrages d’Aristote. Les grands esprits de la scolastique latine se trouvent alors en balance et, pendant un moment, ils ne parviennent pas à choisir entre la théorie péripatéticienne des sphères homocentriques et la théorie ptoléméenne des sphères excentriques. A la fin du XIIIe siècle, c’est la théorie des excentriques de Ptolémée qui l’emporte, car des savants parviennent à réaliser des mécanismes qui reproduisent et figurent la théorie et le roi de Castille Alphonse X fait composer par ses savants de l’école de Tolède les tables alphonsines, qui permettent de calculer la position du Soleil, de la Lune et des planètes, en accord avec le système de Ptolémée. Elles sont utilisées jusqu’à la Renaissance.

Au Moyen Âge, l’Italie a un retard considérable sur Paris et Oxford puisque personne n’utilise les traductions de Tolède. La science reine est l’astrologie, utiisée pour les pronostics.

A Paris, au XIIIe siècle, tous les théologiens admettent que les mouvements des astres ont une influence sur les corps d’ici bas mais n’ont pas d’action sur notre âme. Les mouvements des astres sont en outre reliés aux humeurs. Saint Thomas d’Aquin, dans la Somme contre les Gentils, se place dans la lignée de Saint Augustin : il est licite de recourir aux prédictions des astrologues pourvu qu’on ait soin de sauvegarder le libre arbitre. L’axiome d’Aristote qui justifie l’astrologie est acceptable pour les docteurs chrétiens du XIIIe siècle, à condition de supprimer l’expression « d’une manière nécessaire » : « ce monde ci est lié en quelque sorte, et d’une manière nécessaire, aux mouvements locaux du monde supérieur, en sorte que toute la puissance qui réside en notre monde est gouvernée par ces mouvements ». Les 13 condamnations promulguées par Etienne Tempier en 1270 n’atteignent pas les astrologues qui se tiennent en deçà des bornes que les théologiens leur ont imposées. Ils n’étaient frappés que s’ils proclamaient le fatalisme universel, comme les musulmans qui enchaînaient tous les événements d’ici-bas par un déterminisme rigoureux. Les condamnations de 1277, bien que plus détaillées, ne gênaient pas non plus les astrologues qui ne niaient pas la liberté. La doctrine astrologique des docteurs parisiens du XIVe siècle est parfaitement orthodoxe et conforme à l’enseignement des docteurs parisiens du XIIIe siècle et l’astrologie ne rencontre alors un adversaire très déterminé qu’en la personne de Nicole Oresme.

Nicole Oresme consacrera en effet une partie de ses forces à lutter contre l’astrologie, si en vogue à la cours de Charles V et dans la société française du XIVe siècle. Il combat l’astrologie sur le terrain des mathématiques et du bon sens : les astrologues ne sont pas capables de prédire la météo alors que les marins et paysans le savent ou encore les prédictions des astrologues sont formulées de manière obscure ou alors de manière générale. Ce sont des arguments que Nicole Oresme est le premier à formuler. C’est pourquoi Oresme plaisait beaucoup aux hommes du positivisme (à la fin du XIXe). Comme il veut détourner Charles V de l’astrologie pour le diriger vers l’astronomie, il écrit en français un Traité de la sphère, qui permet d’étudier la figure et la disposition du monde, le nombre et l’ordre des éléments et les mouvements des corps du ciel. Cet acharnement d’Oresme contre l’astrologie est un échec, même si Jean Pic de la Mirandole répandra son enseignement en Italie au XVe siècle.

Image de Supernova (source : Wikimedia commons).

Image de Supernova (source : Wikimedia commons).

Les savants considèrent que la science moderne est née au XIVe siècle. Les nominalistes se préoccupent de géographie, médecine, etc. sans se préoccuper de théologie.

Jean Buridan sonne le terme de la mécanique telle qu’elle était conçue depuis Aristote jusqu’au XIVe siècle, puisqu’il y avait une nette séparation entre le monde sublunaire, où les lois de la mécanique fonctionnaient, et le monde céleste, où il n’y avait aucun mécanisme. Buridan a l’incroyable audace de dire que les mouvements des cieux sont soumis aux mêmes lois mécaniques que les mouvements des choses terrestres. Il dit que c’est la même cause qui entretient les révolutions des orbes célestes et la rotation de la meule du forgeron : audacieuse comparaison. Buridan sème la graine de la science moderne, une graine qui fleurira chez Newton, dont la 1ère loi, ou principe d’inertie, est : « Tout corps persévère dans l’état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n’agisse sur lui, et ne le contraigne à changer d’état ». Newton conclura ses Principes en disant : « par la force de la gravité, j’ai rendu compte des phénomènes qu’offrent les cieux et de ceux que présente notre mer. » Nicole Oresme, à la suite de Buridan, au chapitre 2 du livre II du Livre du ciel et du monde, compare l’univers à une horloge dont le mécanisme a été très bien réglé par un horloger.

Après avoir connu des avancées scientifiques sans précédent au XIVe siècle, l’université de Paris sombre totalement au XVe siècle, et la science parisienne avec elle, pour différentes raisons. Les maîtres parisiens se rendent dans les nouvelles universités de Cologne, Prague, Vienne et Heidelberg, emportant avec eux l’enseignement de leurs maîtres Buridan et Oresme. Pendant ce temps, les chaires des universités de Paris et d’Oxford demeurent désertes.

Pendant ce temps, en Italie, les choses changent. Si l’Italie était auparavant en retard sur la France et l’Angleterre dans le domaine des sciences au Moyen Âge, mais la situation s’inverse au XVe siècle. Alors que les Parisiens ont complètement oublié Buridan et Oresme au XVe siècle, les Italiens ont recueilli leur enseignement et en profitent pour faire progresser la science des mouvements, des vitesses et des accélérations. Au début du XVIe siècle, les maîtres parisiens recevront cette science qui était née chez eux grâce aux maîtres italiens.

La Renaissance

Le XVIe siècle est marqué par plusieurs révolutions qui font avancer l’astronomie à pas de géants. La révolution copernicienne tout d’abord. Dans son De Revolutionibus orbium coelestium, publié en 1543, le Polonais Copernic place le Soleil au centre de l’Univers et fait de la Terre une planète qui tourne autour de ce point fixe. Il dote la Terre de deux mouvements principaux : une rotation diurne autour de son axe et une révolution annuelle autour du Soleil. En 1572, le Danois Tycho Brahe observe une supernova survenue dans la constellation de Cassiopée. Cela bouleverse l’idée de l’immuabilité de l’univers et l’apparition de cette supernova en 1572 est l’un des deux ou trois événements les plus importants de l’histoire de l’astronomie. En outre, en 1577, Brahe observe une comète et calcule qu’elle se trouve forcément au-delà de la Lune, alors qu’Aristote avait fait des comètes des phénomènes atmosphériques sublunaires.

Discussion

Henri demande si les villes avaient leurs astrologues officiels et si on en a des mentions. Laetitia répond que c’était le cas en Italie.

Marie veut ensuite savoir si le retour en grâce de l’astronomie vient de Byzance. Laetitia répond que l’astronomie avait été délaissée à Byzance mais qu’elle revient en grâce à Constantinople au XIIIe siècle.

Au sujet de l’exposé de Pauline, et plus précisément de la « manière fabuleuse », Laetitia souligne que c’est assez drôle que cette manière soit justement rapprochée d’Aratos alors qu’il y a peu de mythologie chez cet auteur. C’est plutôt toute la littérature aratéenne qui a suivi qui a utilisé cette fameuse « manière fabuleuse ».

Laetitia Lorgeoux : La réception d’Aratos de Soles au XVIe siècle – Gloire et décadence de la poésie astronomique

Aratos de Soles (source : Wikimedia commons).

Aratos de Soles (source : Wikimedia commons).

Aratos de Soles, né en Turquie, est le fondateur d’un genre littéraire mineur, les « aratea » (des textes fondés à la fois sur l’astronomie et la  météorologie). Il est en effet l’auteur de Phénomènes, composés vers 270 av. JC, au début de la période héllénistique, alors que sont au pouvoir les fils puis petits fils d’Alexandre.

Cette oeuvre de 1154 vers s’ouvre sur un hymne à Zeus, présente ensuite une description des étoiles, des cercles invisibles de la sphère céleste (tropiques, zodiaque), et de la liste des levers et couchers simultanés des constellations(levers zéliaques). La fin, réputée moins noble et souvent omise dans les éditions du texte d’Aratos, présente des pronostics météorologiques tirés de l’observation du ciel et des animaux, et des végétaux. La première partie de l’oeuvre en revanche eut un grand succès à la Renaissance, qui représente l’acmé mais aussi la fin du rayonnement culturel d’Aratos en Europe.

De la Macédoine antique à la Renaissance : une histoire du texte exceptionnelle

L’histoire de ce texte est exceptionnelle car sa transmission ne s’est jamais interrompue et le contenu des Phénomènes n’a jamais quitté l’Europe (pour une histoire détaillée de cette transmission, voir les travaux de Jean Martin, l’éditeur d’Aratos).

On a tout d’abord retrouvé de très minces fragments sur papyrus, peut-être datant de l’édition alexandrine, c’est-à-dire vers – 200, soit soixante-dix ans seulement après Aratos. Les nombreuses réécritures des Phénomènesdurant toute l’Antiquité, Cicéron, Virgile, Aviénus, et même Germanicus, père de l’Empereur Caligula, signalent sa très grande diffusion dans l’Empire Romain ; n’oublions pas la désormais célèbre citation biblique de Paul dans les Actes des apôtres, l’unique citation d’un auteur non-biblique dans le Nouveau Testament : « C’est ce qu’ont dit aussi quelques-uns de vos poètes: ‘Car nous sommes aussi de sa [Dieu] race (Ac. 17:27-28) ».

"Phénomènes" de Leiden : la constellation du Serpentaire (photographie : Laetitia Lorgeoux).

"Phénomènes" de Leiden : la constellation du Serpentaire (photographie : Laetitia Lorgeoux).

Dans le Bas Empire, il existait aussi des « scholies à Germanicus », des commentaires en fait, et dont une autre adaptation latine, sans doute rédigée en France, du VIIe ou VIIIe siècle, est connue sous le nom d’Aratus Latinus. On ne peut pas passer sous silence le manuscrit de Leiden, une traduction de Germanicus du IXe siècle magnifiquement illustrée, sans doute commandée par Louis le Pieux.

La traduction manuscrite ne s’est pas interrompue dans le haut Moyen-Âge occidental, ce qui est certainement notable pour un ouvrage d’origine grecque ; elle ne s’interrompt pas non plus à Byzance puisque la poétesse Eudoxie, princesse du XIe siècle, mentionne Aratos avec ferveur. Planude, éditeur du XIIIe siècle, a même tenté l’émulation et essayé de substituer ses propres vers à ceux d’Aratos ! Son manuscrit autographe est conservé à Édimbourg.

En somme, dans les deux parties de l’Empire romain, la littérature aratéenne ne disparaît pas ; éditée, rééditée avec des commentaires, des suppléments, des illustrations, elle constitue certainement le vade-mecumde l’uranométrie au Moyen-Âge.

A l’origine d’un tel succès : sans doute le fait que les Phénomènes permettent l’alliance des arts (la grammaire, le dessin, l’ingénierie car on a toujours construit des instruments pour comprendre les théories d’Aratos). Dès avant l’Empire romain, les Phénomènes sont utilisés comme manuel d’astronomie, usage scolaire qui a permis la longévité de la transmission de ce texte. L’oeuvre suscite en outre de nombreuses études scientifiques, dont celle d’Hipparque, un siècle après l’écriture des Phénomènes. Et si le poème paraît déjà erroné, faux scientifiquement, l’Antiquité continue de le lire pour sa qualité scientifique assorti des notes d’Hipparque.

Planche de l'édition Morel (exemplaire du duc de Grafton).

Planche de l'édition Morel (exemplaire du duc de Grafton).

A la Renaissance, on redécouvre le texte original grec. Le texte latin de Germanicus fut là encore le premier édité : lesPhénomènes de Germanicus sont publiés à Bologne en 1474.

Quant au texte grec, l’editio princeps est celle du célèbre Alde Manuce dans lesScriptores astronomici veteres, Venise, 1499. Elle est très vite suivie d’une quantité d’autres éditions du texte d’Aratos seul, ou enAratea, dans toute l’Europe, ce qui montre là encore un nouveau succès à l’époque de l’imprimerie : citons l’édition de Wittenberg, 1521 ; plusieurs éditions à Bâle, 1523, 1534, 1535, 1536, 1540, 1547 ; à Paris par Simon de Colines, 1540 ; par Nicolas Alen, 1561, mais surtout par Guillaume Morel en 1559 dans deux éditions différentes, une avec le texte grec, l’autre avec les traductions latines.

"Hug. Grotii Syntagma Arateorum", Leiden, 1600 : "Le Verseau", illustration par Jacobus de Gheyn.

"Hug. Grotii Syntagma Arateorum", Leiden, 1600 : "Le Verseau", illustration par Jacobus de Gheyn.

L’édition qui a fait date est celle de 1600 à Leiden, par Grotius lui-même. Le célèbre humaniste s’était procuré le manuscrit du IXe siècle conservé à Leiden, qui lui servit de base pour son Syntagma Arateorum. Le succès fut énorme, et popularisa Aratos et Hygin, sans parler des gravures de Jacobus De Gheyn, qui servirent de modèle à l’Uranometria de Bayer (1604).

Notons au passage qu’Aratos est représenté à la Renaissance comme une sorte de saint patron de l’uranométrie : il représente par exemple la science grecque sur la carte céleste de Dürer, en lieu et place de véritables scientifiques. La Renaissance voit en Aratos une figure humaniste, transcendant toutes les disciplines, à la fois poète, grammairien et astronome. Aratos est ainsi placé au même rang qu’Homère dans l’Hymne à la mort de Ronsard.

 

Jamais mieux qu’à cette époque on n’a apprécié la poésie alexandrine, qualifiée en d’autres temps de décadente, artificielle, précieuse. C’est Dorat lui-même qui assura la promotion des Alexandrins en France. Les élèves de Dorat s’intéressent alors eux aussi à cette poésie. L’un d’eux, Gérard-Marie Imbert, demande à un ami de le munir à la campagne des ouvrages suivants :

Avec Homère,
Qu’il m’envoye l’Arat et de Procle la Sphère,
Theocrit, Callimach apporte avecque toi,
Eschyl, Anachreon, Sophocle porte moi.

(Première partie des Sonnets exotériques de Gérard-Marie Imbert, réed. Paris et Bordeaux 1872, p.29.)

Ronsard lui-même, dans son Hymne à la mort met Aratos et Nicandre au même rang qu’Hésiode et Homère :

Qu’on ne voit aujourd’hui, sur la docte poussière
D’Hélicon, que les pas d’Hésiode et d’Homère,
D’Arate, de Nicandre, et de mille autres Grecs […]

Albrecht DÜRER, "Imagines coeli septentrionales imaginibus cum duodecim zodiaci", gravure sur bois, Paris, BNF, estampes.

Albrecht DÜRER, "Imagines coeli septentrionales imaginibus cum duodecim zodiaci", gravure sur bois, Paris, BNF, estampes.

Mais quelle est la part de l’influence directe d’Aratos sur cette « poésie du ciel » qui revient à la mode ? On peut d’abord citer le célèbre Giovanni Pontano, dont le poème Urania appartient directement au genre desAratea : il s’agit d’une description de la sphère céleste, mais avec des portraits plus détaillés et plus pittoresques que chez l’austère poète stoïcien. À son tour, Pontano influence directement Peletier du Mans, auteur d’une Uranie, qui influencera à son tour La Ceppède (voir à ce propos, Isabelle Pantin, La Poésie du ciel en France dans la seconde moitié du XVIe siècle).

L’un des auteurs à avoir été le plus influencé par Aratos n’est autre que Rémi Belleau, bien plus connu comme poète pastoral que pour son attrait pour Aratos dont il traduisit de nombreux passages dans Les Apparences Celestes, Les Prognostiques et Presages d’Arat, Poëte Grec. Cette influence directe se retrouve dans sa grande œuvre, la Seconde journée de la Bergerie, dont plusieurs extraits peuvent être mis en regard de sa propre traduction des Phénomènes.

Cette dette à l’égard d’Aratos nous permet de comprendre le jugement un peu étonnant de Ronsard à l’égard de son ami, dont il admirait pourtant le talent poétique :

[A Rémi Belleau traducteur d’Anacréon]

Tu es un trop sec biberon
Pour un tourneur d’Anacréon,
Belleau; et quoi! cette comète
Qui naguère au ciel reluisait
Rien que la soif ne prédisait,
Ou je suis un mauvais prophète.
Les plus chauds astres éthérés
Ramènent les jours altérés (…)
Mais non, ne bois point, mon Belleau,
Si tu veux monter au troupeau
Des Muses, dessus leur montagne ;
Il vaut trop mieux étudier
Comme tu fais, que s’allier
De Bacchus et de sa compagne.

La comète, la référence à la Canicule, et les prophéties et pronostics météorologiques semblent une référence directe à la traduction desPhénomènes, pour laquelle Ronsard a jugé son ami plus doué. Amadis Jamyn en est d’accord, qui commente ainsi la Bergerie dans des termes assez peu pastoraux, mais tout à fait astronomiques :

Le poëte est plus divin qui plus divinement
Représente à l’esprit toutes choses mortelles,
Les mystères du ciel et les sciences belles
Comme on voit en ces vers bastiz si doctement.

BARBARO, Daniele, Frontispice (verso), 1556 Woodcut Bayerische Staatsbibliothek, Munich

BARBARO, Daniele, Frontispice (verso), 1556 Woodcut Bayerische Staatsbibliothek, Munich

I. Pantin ajoute que Le Naugerius de Fracastor (1555), dialogue platonicien rappelant le Phèdre, renouvelait la réflexion sur les missions de la poésie, et restaurait ainsi, contre la théorie aristotélicienne de la mimèsis, la dignité de grandes œuvres comme l’Urania de Pontano, lesPhénomènes d’Aratos, lesGéorgiques de Virgile, qui imitaient la Nature par le biais de l’admiration ; si d’un côté les poètes de la Renaissance les admiraient manifestement, leur caractère poétique n’était donc pas sans poser problème en ce siècle de réflexion sur la nature de la poésie. Aratos, rappelons-le, n’a pas survécu, après le XVIe siècle, dans le Panthéon des Grands Anciens. Que s’est-il donc passé ?

Les raisons de l’oubli d’Aratos

Le contenu scientifique des Phénomènes est vite devenu totalement obsolète à l’époque de Brahé, Keppler et surtout Copernic. Il ne s’agit plus seulement des erreurs ponctuelles que blâmait déjà Hipparque ; tout, ou peu s’en faut, était faux. La partie même des Pronostics est vite tombée dans l’oubli parce qu’elle était tributaire de la faune et de la géographie grecques. Quant au contenu philosophique, pleinement stoïcien, et indéniablement austère, sans doute a-t-il souffert du retour en grâce du néo-platonisme et du néo-épicurisme. Lorsqu’on voulait apprendre les constellations, on se référait plus volontiers aux compléments à Aratos comme Ératosthène et Hygin, parce qu’ils étaient plus ornés : plus de tableaux, plus de légendes, plus de symboles, et moins de technique désuète. La séparation des lettres et des sciences était en marche.

La position de Ronsard par rapport à la matière aratéenne semble souvent ambiguë. D’une part, nous avons vu que jusque dans ses hymnes, il plaçait Aratos au rang des grands Anciens. Pourtant, le caractère didactique de l’œuvre semblait beaucoup gêner, car il manquait d’émotion et de belles histoires. Aratos, c’est aussi le symbole de l’ennui :

J’ai l’esprit tout ennuyé
d’avoir trop étudié
les Phénomènes d’Arate :
Il est temps que je m’esbate,
Et que j’aille aux champs jouer.

Sonnet divers. 

Si le caractère de manuel de collège que pouvaient avoir les Phénomènes a contribué à son succès durable, il a sans doute aussi contribué à sa fin à une époque où la poésie s’est refondée sur le plaisir et la grâce.

Enfin, la réflexion sur le statut du poète n’est pas absente des Phénomènes, et celle-ci s’avère radicalement anti-ronsardienne. Aratos se proclame avant tout Anonyme ; c’est ce que signifie son nom en grec, « celui que l’on ne nomme pas ». Conformément à la modestie stoïcienne, le poète-créateur des Phénomènes ne fait que participer à la sympathie universelle dans le concert des générations, très loin de la gloire éternelle à laquelle aspirait la Pléiade.

Aratos est donc d’abord devenu un symbole allégorique de ces promenades célestes tant appréciées à la Renaissance, qui permettaient d’allier poésie du monde, philosophie, et science. N’oublions pas que la Grèce à la Renaissance, c’est avant tout la Grèce Hellénistique ; on sait l’influence duLaocoon dans le goût du XVIe siècle ; dans l’École d’Athènes de Raphaël, on trouve Platon, Aristote, mais surtout Démocrite, Zénon, Archimède, Épicure… Cette image tardive de la culture grecque ne pouvait que donner à Aratos un statut d’icône de l’étude du ciel. Il était aussi en quelque sorte la matière première où puisaient les poètes épiques qui voulaient donner une dimension cosmique à un passage, grâce aux constellations symboliques que sont les Ourses, la Vierge, Orion… L’étude de son poème disparaît mais les tableaux littéraires qu’il a laissés inspireront durablement l’imagination classique : Laetitia cite pour finir que l’image de cette constellation de la Vierge à l’épi liée au mythe de l’Âge d’or, dont Aratos fut l’inventeur et qui fut la mère des nombreux textes et tableaux utopiques de la littérature classique.

Pauline Lambert : Le « Livre du ciel et du monde » de Nicole Oresme (1377), une traduction du « De Caelo » d’Aristote

Paolo VERONESE, "Aristote", (années 1560), Venise, Biblioteca Nazionale Marciana (source : WGA).

Paolo VERONESE, "Aristote", (années 1560), Venise, Biblioteca Nazionale Marciana (source : WGA).

Le De Caelo d’Aristote est un livre qui présente peu d’unité : il se développe dans deux directions, l’investigation sur l’univers et l’investigation sur les corps élémentaires.

Il existe deux traductions de l’arabe vers le latin du De Caelo : Gérard de Crémone en a fait une vers 1170 et Michel Scot en a fait une autre vers 1230, qu’il a accompagnée du commentaire d’Averroès. Il existe également ce que l’on appelle la nova translatio, une traduction du grec vers le latin, commencée par Robert de Lincoln vers 1250 et corrigée et complétée par Guillaume de Moerbeke vers 1265. La nova translatio supplante les autres quand Saint Thomas d’Aquin la choisit pour son commentaire.

Oresme traduit le De Caelo en 1377, ouvrage pour lequel il avait déjà manifesté de l’intérêt puisqu’il avait écrit quelques années auparavant desQuaestiones super librum de caelo et mundo.

Oresme annonce une traduction très littérale, mais elle est en fait très libre. C’est plus une sorte de paraphrase qui ajoute des phrases et des expressions qui ne se trouvent pas dans l’original latin. Nicole Oresme fait ainsi beaucoup de calques. Au XIVe siècle, le français est une langue de la vie courante, ce qui oblige le traducteur à créer de nouveaux mots pour transcrire des mots grecs passés en latin.

Le commentaire du texte est bien plus important en taille que le texte traduit lui-même. Ces gloses présentent l’intérêt d’être des témoins de l’état de la science et des connaissances au XIVe siècle.

"Les très riches heures du duc de Berry : Février", (1412-1416), Chantilly, Musée Condée (source : WGA).

"Les très riches heures du duc de Berry : Février", (1412-1416), Chantilly, Musée Condée (source : WGA).

Aux chapitres 24 et 25 du deuxième livre, Aristote établit que la Terre demeure immobile au milieu du monde. Après avoir traduit et glosé les deux chapitres, Oresme expose sa propre opinion dans une glose de dix pages. Cette glose commence ainsi : « Ce fu l’oppinion d’un appellé Heraclitus Ponticus qui mettoit que la terre est meue circulairement et que le ciel repose. Et Aristote ne reprouve pas ici ces opinions pour ce, par aventure, que il li sembloit que elles ont petite apparence et que elles sont ailleurs assés reprouvees en philosophie et en astrologie ». La théorie d’Héraclide du Pont avait été rejetée dès son apparition et Aristote se contente de la mentionner sans chercher à démontrer qu’elle était fausse, tant elle lui paraît loin de la vérité. Un comble puisque c’était la plus proche de la vérité. Oresme continue ainsi : « Mes, souz toute correction, il me samble que l’en pourroit bien soustenir et coulourer la desreniere opinion, ce est a savoir que la terre est meue de mouvement journal et le ciel non ».

La démonstration d’Oresme se compose de trois parties : il explique d’abord que l’on ne peut pas démontrer concrètement par l’expérience que c’est le ciel qui tourne, puis que l’on ne peut pas le démontrer de façon abstraite par la raison et l’argumentation, et enfin il donne des arguments en faveur de la rotation diurne de la Terre. Une fois ce développement très probant achevé, la conclusion de la glose ne laisse pas de déconcerter le lecteur : « Et ainsi ce que je ay dit par esbatement en ceste manière peut aller valoir a confuter et reprendre ceulz qui voudroient nostre foy par raysons impugner. » On ignore pourquoi il a ainsi fait machine arrière en préférant finalement rappeler l’évidence de l’immobilité de la Terre.

Discussion

Blandine demande si la conclusion surprenante de la démonstration de Nicole Oresme ne serait pas la conséquence d’une démonstration par l’absurde. Laetitia répond que ce mode de construction de l’argumentation est déjà utilisé dans le De Caelo. Pour Pauline, il est important de rappeler qu’Oresme est un scholastique et qu’avec le nominalisme la scholastique est allée très loin dans le fait de dire tout et son contraire pour éprouver le pouvoir de la raison.

Marie demande quels étaient les liens d’Oresme à l’Eglise. Comment savoir ce qui dérangeait ou pas l’Eglise ? Pauline rappelle qu’en récompense de cette traduction, Oresme a été nommé évêque de Lisieux (il était auparavant chanoine de Rouen) mais il n’a jamais écrit de théologie, de même qu’il n’utilise jamais d’argument théologique contre l’astrologie. Difficile de répondre à cette question en somme…

Laetitia demande ce qu’est le nominalisme. Pauline lui répond que Guillaume d’Ockham en est le père. Le nominalisme est un courant de la scholastique qui pousse très loin le mode de raisonnement pro et contra.

Compte-rendu par Adeline Lionetto-Hesters, mai 2013.