Présentation Le Duel

Parler de duel, c’est avant tout évoquer une décision de justice : le duel judiciaire constitue en effet un affrontement d’honneur entre deux hommes qui, le plus souvent, sont de noble extraction et qui se battent pour une cause qu’ils estiment « juste ».

Le duel peut être abordé par de nombreux champs disciplinaires:

  • En histoire du droit, le duel correspond à une décision de justice dont il reste des traces écrites (procès, arrêts et ordonnances)
  • En histoire, le duel est considéré comme un phénomène important et marquant de la Renaissance européenne. Madeleine Lazard1 rappelle que le duel représentait au XVIe siècle un véritable fléau pour la Cour dont le tiers des nobles fut passé au fil de l’épée.
  • En littérature : la matière est traitée par les chroniqueurs mais également par les mémorialistes. On trouve en outre des duels dans plusieurs œuvres de fictions épiques, théâtrales, romanesques : le Pantagruel de Rabelais, le Roland Furieux de l’Arioste, la Bradamante de Garnier, le Roméo et Juliette de Shakespeare. Le duel se fait en outre matière poétique dans les cartels.
  •  En philosophie : depuis le XVIe siècle, notamment avec Montaigne, la philosophie morale et politique s’empare du duel, inaugurant une réflexion critique qui se poursuivra jusqu’aux Lumières et au-delà.

Il semble dès lors impossible d’envisager et de comprendre le phénomène du duel sans tâcher de l’observer à travers ce spectre pluridisciplinaire. C’est pourquoi il nous a paru opportun de commencer par proposer une séance basée sur une étude diachronique du duel. Les trois premières interventions de la session envisagent donc le duel de la fin du Moyen-Âge jusqu’au XVIIe siècle, ce qui nous permettra de mettre en évidence à quel point le XVIe siècle est révélateur d’un changement éthique et esthétique du duel.

Le duel judiciaire

Paulus Hector Mair, "De Arte Athletica", exemplaire de Munich.

Paulus Hector Mair, "De Arte Athletica", exemplaire de Munich.

Durant le Moyen-Âge et jusqu’à la fin du XIVe siècle deux instances ont littéralement le « droit » d’ordonner un camp, c’est-à-dire d’autoriser voire de demander un duel : le Parlement de Paris et le Roi. Ce camp est réservé à des situations exceptionnelles lorsque les juges ne peuvent eux-mêmes obtenir une vérité certaine. Le jugement est alors remis entre les mains de l’autorité divine, c’est ce que l’on appelle une ordalie. Celle-ci ne désigne pas seulement le duel judiciaire, on parle également d’ordalie pour évoquer les supplices infligés aux présumées sorcières : l’épreuve de l’eau, par exemple. C’est un jugement qui se passe de tribunal : Dieu, le Juge Suprême, doit trancher et rendre son verdict. Dans le cas du duel judiciaire le verdict est clair : l’un des deux duellistes est vaincu.

Le duel de Carrouges et Legris (1386) est le dernier duel judiciaire permis par le Parlement. Legris accusé de viol, pendu haut-et-court après sa défaite contre le mari de la Dame de Carrouges, est finalement innocenté par un drôle qui avoue le viol parmi d’autres méfaits.

La notion de duel judiciaire s’éteint finalement au milieu du XVIe siècle lors du tragique Coup de Jarnac (1547), dernier duel judiciaire en camp clos permis par le Roi de France. Le duel n’est pas pour autant interdit, il continue et même fleurit et se propage dans la seconde moitié du siècle ainsi qu’au début du siècle suivant jusqu’à ce que le Cardinal de Richelieu l’interdise formellement en 1626.

Le duel du point d’honneur

Alain de Jenlis, "Un duel sous Henri III", 2009, (source : http://talent.paperblog.fr/1570179/un-duel-sous-henri-iii-n6/).

Alain de Jenlis, "Un duel sous Henri III", 2009, (source : http://talent.paperblog.fr/1570179/un-duel-sous-henri-iii-n6/).

S’il perd sa forme purement judiciaire, le duel connaît alors un engouement sans pareil. S’ils ne peuvent le demander au roi, certains nobles n’hésitent toutefois pas à demander le camp à tel ou tel prince ou duc. Celui-ci prend avant tout l’avis de les réconcilier, si rien n’y fait il peut permettre le camp en ces terres, mais rien ne l’y oblige. Mais cette situation n’est ni la plus répandue, ni la plus dangereuse, car le duel garde dans ce cas un aspect ritualisé et cérémonieux. La deuxième partie du XVIe siècle voit se propager ce qu’Agrippa d’Aubigné appelle « la peste du duel »2, c’est-à-dire le duel clandestin, appelé aussi également : duel du point d’honneur ou buissonnier ou encore alla mazza en langage franco-napolitain. Le lieu de ce type de duel est différent, il ne s’agit plus d’un camp clos, mais d’un espace ouvert, soumis aux simples règles données et acceptées par les adversaires. On parle de duel au pré, car ils se font dans les prés entourant Paris, ainsi qu’aux différentes portes. Le duel des mignons (1578) eut notamment lieu près de la Bastille à la Porte Saint-Antoine, aujourd’hui disparue et actuelle Place des Vosges. On retrouve ces thèmes de duel au pré dans des œuvres de fictions chez Laclos, Dumas et Rostand pour ne citer qu’eux. Le duel clandestin a lieu hors de la sphère aulique, il se marginalise physiquement de l’espace nobiliaire et se développe si l’on peut dire aux portes de la Cour. Cet espace d’honneur et de vengeance va être aussi celui de nombreux excès, les adversaires n’étant empêchés dans leur manœuvre par aucune autorité solennelle. Alors que pour les duels ordonnés par la justice, le camp était préparé et surtout cloisonné, les duels buissonniers n’ont pas plus de limites spatiales que de limites éthiques : toute règle est le choix d’un duelliste, règle adoptée en accord avec l’autre ou à son encontre. Il se peut cependant que les adversaires élisent pour lieu du combat un lieu naturellement cloisonné. Brantôme dans ses Mémoires évoque à plusieurs reprises des duels insulaires, comme celui qui oppose Tristan et Morholt. Johann Huizinga évoque également des duels équestres au pistolet dont il faut rappeler le caractère très aléatoire3. Ce type de duel constitue la marque d’un certain esprit va-t-en-guerre chez les gentilshommes de l’époque. La particularité d’un duel clandestin, s’il n’est pas surveillé, c’est aussi que les adversaires peuvent se battre comme bon leur semble, ainsi certain se battent en pourpoint, d’autres se trouent la chemise, certains directement la peau. Dans ce cas là, les adversaires sont à égalité, mais il arrive que l’un des deux soit clairement désavantagé : pour son dernier combat, Jacques de Caylus avait par exemple oublié sa dague, et son adversaire, le Bel Antraguet, lui rappela qu’ils n’étaient pas en armes pour parler des armes mais bien pour en user.

Cette décadence de l’ancien combat chevaleresque va être l’objet de critiques acerbes dès la fin du XVIe siècle, et au XVIIe siècle apparaît un véritable mouvement anti-duel. Cette littérature pamphlétaire se développe sous la plume de Montaigne ou encore d’Aubigné. Nous nous concentrerons plus particulièrement sur cette littérature de la critique du duel lors de la deuxième séance qui aura lieu le samedi 5 mai.

Armoiries de l'Académie d'Armes de France accordées par Louis XIV en 1656.

Armoiries de l'Académie d'Armes de France accordées par Louis XIV en 1656.

La Renaissance voit la pratique de l’escrime progressivement se policer, et ce par le biais de traités d’escrime qui sont la plupart du temps de somptueux livres d’art, ornés de splendides gravures, mais qui décrivent alors encore un art guerrier, un art du bien tuer. Charles IX fonde l’Académie d’Armes de France en 1537 : elle accueille alors maîtres d’armes et joueurs d’épées. Ce n’est pourtant qu’au siècle suivant que l’escrime en tant qu’art sportif va réellement se développer, grâce à l’ouverture de plusieurs salles d’armes.

Les duels ne cesseront cependant jamais d’exister que ce soit de manière réelle ou romanesque : les derniers duels datent du début du XXe siècle. Ces duels, souvent au fleuret, opposaient alors hommes politiques et journalistes.

La Renaissance apparaît bien comme l’époque de l’essor du duel, mais aussi du développement de sa pratique et de la pensée de sa pratique.

Geoffrey Lopez – 05/04/2012 (relu et complété par Adeline Lionetto-Hesters et Emiliano Ferrari)


  1. Madeleine Lazard, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Paris, Fayard, 1995, p.10. 

  2. Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, Paris, Poésie Gallimard, 1995, édition revue en 2003, vers 1047-1048, p. 106 : « Nos savant apprentis du faux Machiavel /Ont parmi nous semé la peste du duel » 

  3. Johan Huizinga, Homo ludens, Paris, Tel Gallimard, 1951, traduit du néerlandais par Cécile Seresia, p. 137 : « Aux époques fortement marquées par l’aristocratie militaire, le duel privé peut prendre les aspects les plus sanglants : principaux adversaires et témoins se mesurent alors par groupes dans un combat équestre au pistolet. »