Historiographie espagnole et mondes atlantiques XVIe-XVIIe siècles

Ofelia Rey Castelao – Universidad de Santiago de Compostela

Communication donnée au sein du séminaire ATECOLE (Atelier du Colonial et des Empires) organisé par l’Université-Paris I-EHESS-ULCO et dirigé pour la présente session, par Gregorio Salinero.

 

Ofelia Rey Castelao évoquera au cours de cette intervention l’historiographie des XVIe et XVIIe siècles sur les mondes atlantiques, mais pas celle du XVIIIe siècle qui est pourtant le siècle le plus important pour l’historiographie espagnole actuellement.

Cette communication prend appui sur l’expérience d’Ofelia Rey Castelao en tant que membre de l’agence espagnole de recherche depuis 2006, et dans le système de contrôle des titres universitaires espagnols depuis 2010, qui lui permettent de mettre en perspective les problèmes de l’enseignement universitaire espagnol en histoire et dans les humanités. Il s’agit d’une synthèse sur les grandes bases de l’historiographie espagnole et sur quelques sujets plus précis.

Il faut compter, outre les auteurs proprement espagnols, les auteurs hispanistes des Etats-Unis ou de France. Il y a une grande tradition hispaniste ailleurs qu’en Espagne, notamment en France, mais en même temps, les bibliographies espagnoles montrent qu’il y a une véritable absence de communication avec les spécialistes qui ne font pas partie du système académique espagnol.

Henry Kamen a ainsi publié en 1993 son livre Imperio La forja de España como potencia mundial, dans lequel il ne parle pas de l’Espagne, parce qu’il ne connaît pas bien la bibliographie espagnole. La bibliographie qu’il utilise est soit anglaise, soit états-unienne, à 64,7%. Seulement 4% de sa bibliographie est française, ce qui est étonnant puisqu’il y a une excellente bibliographie française sur l’Espagne et l’empire espagnol écrite par des hispanistes français ou non. Il n’y a ainsi pas de citations d’hispanistes français importants. Les citations de la bibliographie française, en outre, ne sont pas toutes positives. La bibliographie espagnole qu’il connaît est seulement la bibliographie traditionnelle espagnole et seulement la bibliographie américaine classique (19,1%). Les bibliographies portugaise et italienne constituent 11,7% de son corpus.

De même, la base bibliographique du livre de J.H Elliott dans Imperios del Mundo Atlantico (2009), est presque seulement une bibliographie de langue latine ou des Etats-Unis, à 82%. La France ne représente que 5% de cette bibliographie et il ne se réfère qu’à des historiens français très classiques. Surtout, il ne connaît pas la bibliographie espagnole, quand il parle de l’Espagne.

Cet oubli de la bibliographie espagnole n’est pas un problème lorsque le sujet abordé est l’empire, mais ces historiens ne reconnaissent pas l’évolution de la bibliographie espagnole, à partir des années 1980. Ils ne reconnaissent pas la tradition anglo-saxonne en Espagne, mais seulement la tradition française. La bibliographie française d’il y a 10 ans a surtout un fondement méthodologique du traitement de sources. D’un autre côté, le plus surprenant, est que Kamen et Elliott connaissent très bien l’empire espagnol, mais ils ne reconnaissent jamais que l’aventure en Amérique a été le dernier chapitre de l’aventure espagnole dans la péninsule ibérique.

L’historien Flocel Sabaté i Curull, dans un livre paru en 2011, a ouvert de nouveau le débat sur les théories qui ne reconnaissent pas que l’aventure américaine est une phase différente de l’histoire espagnole.

 

–        Contexte de l’historiographie en histoire moderne espagnole

Les projets de recherche dans d’autres secteurs qu’en histoire sociale et dans les sciences humaines sont beaucoup plus importants. 17% des publications relèvent de l’histoire ou de l’histoire de l’art. L’idée d’une importante production d’histoire en Espagne n’est que partiellement vraie, parce que la discipline la plus forte en Espagne est la philologie. Il y a un marché énorme pour les philologues en Amérique.

Dans le contexte de la recherche en Espagne, l’histoire et l’histoire de l’art sont des secteurs dont il faut relativiser l’importance. Les publications en histoire et histoire de l’art représentent 6% du total de la production scientifique espagnole. Pour l’histoire moderne, il n’y a pas de changement de situation par rapport aux périodes précédentes. Il y a bien une production très abondante, mais pas d’évolution en termes de pourcentage.

A partir des années 1980, la séparation entre géographie et histoire dans l’enseignement, qui existait dans l’ancien bloc philologie et lettres, et qui a aboutit à isoler la discipline historique dans les humanités, a eu des conséquences pour la recherche, et a beaucoup changé le système d’enseignement. Le plan de 1973 de Franco a été paradoxalement le meilleur plan d’enseignement qu’il y a eu en Espagne. Ce plan a engendré un grand élan pour la recherche en histoire et surtout en histoire moderne, mais il a oublié la part de l’enseignement.

Il y a quelques données sur l’internationalisation des chercheurs espagnols. La moyenne des chercheurs en histoire moderne est seulement de six personnes par projets. Le plus important est le nombre d’articles et d’interventions dans des colloques internationaux par personne et par an. L’internationalisation a bouleversé les recherches des années 1980.

Les projets de recherche ont d’abord pour sujet l’Espagne, puis la culture et le monde du livre, l’histoire sociale et la vie quotidienne et l’historiographie. L’étude des secteurs qui permettent habituellement d’étudier les liens entre l’Espagne et l’Amérique sont un peu en retrait : la politique internationale ou intérieure. En ce moment, seuls les sujets sur l’administration locale régionale sont financés par l’Etat pour des raisons politiques. La justice et l’histoire rurale qui étaient très fortes dans les années 80 ont depuis presque disparu. La guerre et la politique internationale, le commerce et les finances qui sont un des points forts des années 50-70 et la démographie, l’histoire des femmes, du clergé et la religion sont des sujets fondamentaux qui tendent à être dépassés par l’importance de l’histoire culturelle et de la vie quotidienne. Ces deux derniers secteurs sont très centrés sur l’Espagne. Il y a peu de projets comparatifs entre l’Amérique et l’Espagne Un seul projet actuellement s’occupe de la vie quotidienne des deux côtés de l’Atlantique.

L’autre problème dans l’historiographie des mondes atlantiques est l’absence de relations avec le monde portugais et brésilien. Cela s’explique difficilement, parce que par exemple, en Galice, beaucoup d’immigrants clandestins en direction de l’Amérique ont utilisé les ports portugais pour éviter les contrôles espagnols.

La récente évolution de l’historiographie espagnole en histoire moderne a été le sujet de cinq congrès importants qui permettent de mieux connaître les contextes de la bibliographie sur le monde atlantique, sur la migration des Espagnols et pour permettre la mise en relation des hispanistes américains, français et de la bibliographie proprement espagnole. Tous ces congrès ont été la conséquence d’une prise de conscience en Espagne d’une historiographie étrangère qui a beaucoup apporté à l’historiographie espagnole. Le congrès « Balance de la historiographia modernista », de 1973-2001, fait une révision pour célébrer l’anniversaire des I Jornadas de Metodologia Histórica Aplicada de 1973. C’est un des points de départ en Espagne de la nouvelle historiographie.

Le portail Dialnet  fournit un accès facile à toute la bibliographie du monde atlantique. Il comprend toute la bibliographie qui est dans les universités espagnoles jusqu’à aujourd’hui. Il faut aussi citer le portail de la Fundacion Española de Historia Moderna et de l’Association espagnole de démographie historique. Il y a un mouvement d’associations professionnelles en Espagne très important en ce moment, qui a beaucoup d’influence dans la recherche.

Dans l’historiographie espagnole, le phénomène le plus important est la création ou la recréation de revues historiques qui ont beaucoup d’impact en Amérique latine. On peut citer entre autres la revue Hispania, fondée en 1939, sous le régime de Franco et la revue Historia Moderna de la Fondation espagnole d’Histoire Moderne, la plus généraliste. Les revues des universités de Valence, Alicante, Valladolid et Saint-Jacques de Compostelle doivent également être mentionnées. Le monde des revues espagnoles sur l’Amérique est assez différent. Les historiens américanistes en Espagne mènent des recherches différentes de celles des modernistes. On peut citer la Revista de Indias et Tiempos de America, mais qui sont à chaque fois plutôt des revues d’histoire contemporaine. L’histoire du monde colonial moderne est clairement en crise aujourd’hui, par rapport à l’intérêt pour l’histoire contemporaine.

Il y a peu de réflexion historique et méthodologique en Espagne. L’Espagne a importé des méthodologies extérieures, surtout de France. Les historiens espagnols sont historiens purs et n’ont pas d’autre formation en sciences sociales. Aujourd’hui, les historiens espagnols n’étudient plus la géographie pour étudier le contexte atlantique et l’histoire de l’art. Il n’y a pas beaucoup de relations entre modernistes. L’endogamie universitaire est un autre problème, ainsi que leur incapacité à publier des synthèses. Cela aboutit à une absence de débat interne dans l’historiographie espagnole. La synthèse doit toujours faire une sélection bibliographique, s’occuper des sujets des autres, et cela n’est pas possible en Espagne. Ainsi, il n’y a pas de synthèse espagnole sur l’immigration en Amérique, même si c’est quand même très bien étudié. La diversité territoriale pose un autre problème : il y a actuellement 17 régions à l’intérieur de l’Espagne, dont 3 qui ont une langue différente. C’est à la fois un problème, à cause de la dispersion des informations, et en même temps la régionalisation de la recherche a permis de bien connaître les problèmes de chacune des régions et les relations qu’elles ont entretenu avec l’Etat central et qu’elles ont entertenu avec l’Amérique. Pendant les années 1980, au moment de la préparation de l’anniversaire de la Découverte, il y a eu de nombreuses recherches sur les migrations en Amérique et sur les relations économiques et sociales entre l’Amérique et chacune des régions. Un dernier problème est l’oubli systématique du Portugal, sauf pour l’étude des frontières ou la relation entre la Galice et le Portugal.

Dans le système universitaire espagnol, l’histoire de l’Amérique n’est pas obligatoire. Il y a une vraie tradition de l’histoire de l’Amérique dans quelques villes seulement : Séville, Valladolid, Madrid, Barcelone, mais pas dans les autres universités, où il n’y a pas de secteurs différenciés de l’Espagne. Il y a deux traditions bibliographiques différentes : du point de vue des modernistes, l’histoire initiée pendant le franquisme n’a pas une bonne image en Espagne.  Par ailleurs, il y a aussi beaucoup d’historiens espagnols qui étudient l’Amérique, mais plutôt contemporaine, pré-colombine, ou coloniale, sans qu’il y ait de connexions entre les historiens modernistes et contemporains, alors que les sources ne sont pas les mêmes. Les archives de référence des modernistes sont notamment le Archive de Indias (Seville) et l’Archive de Simancas (Valladolid), par exemple.

 

–        Les sources démographiques : XVI et XVIIe s

H. Kamen et J. Elliott ont parlé d’un même problème. Kamen dit qu’à partir de 1540, l’intérêt des Espagnols ne se dirige pas vers l’Amérique. De même, Elliott parle d’un problème qui est mal étudié en Espagne : la migration en Amérique.

Un des sujets qui a tardé beaucoup en Espagne à être étudié est la migration. Dans la bibliographie traditionnelle des années 40-50 anglaise, française et américaine, le problème central porte sur l’effet des migrations sur l’Amérique, alors que pour les Espagnols, ce sont les effets sur l’Espagne qui comptent. Pour les Espagnols, le problème fondamental est celui des chiffres de départ et d’arrivée, pour pouvoir calculer si les migrations ont eu un effet négatif sur le total de la population espagnole et surtout pour voir les conséquences de l’envoi de beaucoup d’hommes sur d’autres fonctions, comme la fonction militaire. Pour les historiens traditionnels espagnols, la question des sources a été problématique, parce qu’ils utilisaient seulement des recensements. Mais les recensements espagnols ne sont pas ceux d’une monarchie administrative très précise. Les autorités ibériques ont fait des recensements un peu plus précis pour les chiffres de départ, mais en fait le premier recensement d’une certaine qualité en Espagne a lieu à la fin du règne de Philippe II en 1591. Il est difficile de faire un calcul fondamental des Espagnols au XVIe siècle en Espagne pour voir si l’Espagne était capable ou non d’exporter des immigrants. Il existe des recensements d’origine fiscale ou militaire qui ne sont pas suffisamment précis, parce qu’ils ne recensent que certaines catégories de population. La nouvelle bibliographie à partir des années 1980 s’est surtout inspirée du modèle français, qui avait trouvé certaines solutions pour étudier cette question. L’historiographie espagnole traditionnelle ne s’accorde pas sur les chiffres de la population espagnole. Il n’y a pas de solution efficace pour voir combien d’Espagnols il y avait à la fin du XVIe s.

Pour les historiens classiques, l’essentiel est de compter le nombre d’Espagnols dans la couronne de Castille et dans celle d’Aragon. La couronne d’Aragon ne peut, en effet, envoyer légalement des immigrants en Amérique. Cela n’est important pour la bibliographie écrite qu’à partir des années 1980. La recherche sur ce sujet a beaucoup évolué à partir de la célébration de la Découverte de l’Amérique. Beaucoup de projets ont été financés par le gouvernement espagnol pour comprendre l’impact de l’émigration en Amérique à partir de chaque région. On a alors constaté une évolution incroyable de l’émigration espagnole en Amérique, qui a changé au cours du XVIIe siècle. Un grand nombre de causes expliquent le changement total d’orientation de l’émigration espagnole au XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle. Cinq congrès ont été fondamentaux pour étudier la perspective démographique et surtout la perspective sociale du transfert d’une grande quantité d’Espagnols qui ont traversé l’Atlantique et qui sont étudiés aujourd’hui par les historiens classiques. La perspective de l’émigration vers l’Amérique a été largement modifiée.

En 1989, le congrès sur les mouvements intérieurs dans la péninsule ibérique, a eu une grande importance et a aboutit aux conclusions qu’il fallait d’abord étudier les migrations internes qui n’avaient jamais été étudiées avant. En 1993, un autre congrès à Saint Jacques de Compostelle a étudié région par région espagnoles, pays par pays européens, la chronologie de la migration, les mouvements eux-mêmes, la différence entre hommes et femmes, les projets de colonisation, les conséquences sociales, économiques et culturelles. C’est la première fois qu’on a une vision complète de la migration. Ces études posent des problèmes de sources. La bibliographie traditionnelle espagnole a surtout utilisé les registres des sorties par Séville et par Cadix, mais n’ont jamais mobilisé les sources par lieux de départ et d’arrivée. Les choses ont changé quand les archives ont montré un grand mouvement préalable à l’intérieur de l’Espagne aux XVI-XVIIe siècles, à travers les chiffres de l’émigration en Amérique (caractéristiques d’âge, condition sociale et état civil des migrants).

Pour expliquer les mouvements vers l’Amérique, on peut aujourd’hui les étudier à partir des études démographiques, mais aussi de la restructuration intérieure de la population, qui explique ce qui a changé l’orientation de la migration espagnole entre les XVIe et XVIIIe siècles. La carte de la population espagnole au XVIIIe siècle montre un grand vide démographique de l’intérieur du pays et une grande concentration de la population au Nord et au Sud. Au XVIe siècle, le poids de la Castille est énorme et les historiens classiques ont expliqué qu’il y avait un transfert de la population vers la mer, mais en fait c’est faux. C’est seulement la conséquence de l’évolution de la population au XVIe et surtout au XVIIe siècle. Au XVIIe siècle, il y a une crise générale de l’intérieur de l’Espagne, tandis que les périphéries gagnent de la population. La conséquence est la surpopulation du Nord qui explique pourquoi au XVIIIe siècle, de la frontière de France à la frontière portugaise, la plupart des migrants qui partent vers l’Amérique ont cette origine.

Au XVIIe siècle, le Nord du pays connaît aussi une croissance économique formidable grâce à l’introduction du maïs. C’est une conclusion de l’histoire rurale des années 1970-80 qui a redécouvert l’importance du maïs dans les colonies du nord qui a obligé à changer les structures agricoles. Quand toute l’Espagne est en crise, le Nord ne l’est pas. La densité de population qui augmente en Galice oblige à émigrer. L’émigration est bien connue région par région grâce à la recherche dans les années 1980. Au XVIIe siècle, l’Estrémadure envoie beaucoup de colonisateurs en Amérique. Quand l’Estrémadure entre en crise au XVIIe siècle, elle perd la tradition d’émigration en Amérique.

Les migrations intérieures ont été étudiées dans les congrès des années 1980  jusqu’à aujourd’hui parce que chaque jour, on découvre les nouvelles lignes de l’orientation de l’émigration espagnole. Au XVIIe siècle, il y a déjà des migrations à partir du Nord, mais ce sont plutôt des migrations intérieures, vers la Castille. A partir d’un certain moment, la Castille n’a pas la capacité d’accueillir cette main d’œuvre venue du Nord. Les gens du Nord doivent chercher d’autres régions où on demande de la main d’œuvre : en Andalousie, à Cadix ou  à Séville et surtout dans l’économie agricole des marchés (surtout dans les latifundia d’Andalousie).

La bibliographie la plus récente met en contact l’histoire sociale avec ce problème en mettant par exemple en relation le système d’héritage et d’émigration. Un des champs d’étude les plus récents est l’immigration des femmes en Amérique. La bibliographie classique parle énormément des hommes qui sont partis en Amérique. Les contrôles faits dans Séville montrent que 40% des personnes qui passent en Amérique au XVIIe siècle sont des femmes, normalement mariées avec des conquistadors ou d’autres militaires, mais il y a aussi beaucoup de femmes qui sont domestiques. Il n’est pas facile d’étudier les femmes, parce qu’il n’y a pas de sources suffisamment sûres pour le faire. Ainsi les actes de mariages paroissiaux mentionnent bien d’où viennent les hommes avant le mariage, mais pas pour les femmes. 30% du total des émigrés vers le sud sont des femmes, mais on ne sait rien de celles qui sont parties avant le mariage. L’émigration des femmes a surtout lieu à moyenne ou courte distance.

Quand les Espagnols partent en Amérique, le modèle de famille dont ils ont l’expérience n’est pas le même selon les lieux de départ. Les pratiques d’héritage sont différentes selon les régions, Galice, Castille et Andalousie. La vie quotidienne est aussi très différente en Amérique selon qu’ils sont au nord ou au sud. Le système de pensées, de pratiques religieuses et culturelles est aussi différent selon les origines.

 

–        La bibliographie sur les activités économiques

Les références essentielles sont B. Yun Casalilla et surtout Antonio Miguel Bernal, qui n’ont pas le même point de vue. En histoire économique, il n’y pas autant de « mauvaise conscience » que dans les autres sujets pour faire des synthèses. Idéologiquement, l’histoire économique n’a pas d’effets sur le nationalisme ou d’autres questions, donc il y a beaucoup de synthèses.

Il y a beaucoup de débats très anciens sur les effets de l’économie américaine en Espagne. La quantité d’or et d’argent qui est arrivée en Espagne est assez mal évaluée et on ne peut pas faire une étude sur les conséquences de l’arrivée de l’argent et de l’or américain. Le principal apport de la bibliographie espagnole à partir des années 1980 a été l’importance de l’histoire régionale et rurale. L’histoire classique espagnole a fondamentalement été une histoire urbaine, mais n’a jamais étudié l’économie réelle du monde rural, qui a supporté les problèmes de l’empire américain, à partir de la fiscalité. Cette histoire a été faite à partir des sources narratives, sans descendre aux sources régionales, pour étudier les problèmes de l’économie de subsistance. L’historiographie espagnole en histoire rurale a pratiquement copié le modèle français, qui a été fondamental en Espagne. Il n’y a pas de synthèse en espagnol sur le monde rural espagnol, car chaque monographie est différente. Il est donc difficile de faire une synthèse à partir de modèles très dispersés.

L’histoire rurale permet d’éliminer des lieux communs de la bibliographie classique espagnole, comme l’effet du marché américain sur l’agriculture espagnole. La thèse classique disait que le marché américain a été fondamental pour la croissance agricole en Espagne au XVIIe siècle, grâce à l’exportation des produits agricoles en Amérique, mais il y a aussi une part négative, avec la croissance des prix. L’histoire régionale a montré que ces lieux communs n’ont pas de base réelle car l’économie régionale, surtout l’agriculture de subsistance, n’a pas tellement été touchée par l’économie américaine, au moins au XVIe siècle. Seul l’introduction de produits agricoles comme le maïs (importé à la fin du XVe siècle, à Malaga, où il a été cultivé au XVIe siècle, mais dans un climat peu propice), a eu un impact sur cette agriculture de subsistance. Le maïs a été introduit très tard à la fin du XVIe siècle, et non à partir de l’Andalousie, mais surtout à partir du sud de la France et du Portugal. L’invasion du maïs est un phénomène qui vient du Portugal et cela change fondamentalement les paysages agraires du nord de l’Espagne jusqu’à aujourd’hui. La bibliographie en histoire rurale a permis de donner une vision différente de l’effet de l’économie américaine sur l’agriculture espagnole. Le marché américain a été très important pour l’économie des latifundia andalouses jusque vers 1590. A partir de là, l’Amérique est autosuffisante et n’importe plus de produits espagnols. Le paysage galicien est un paysage du maïs.

Le XVIIe siècle a été le grand siècle de l’économie du Nord espagnol,  grâce à la refondation de cette économie de subsistance à partir des produits américains et notamment du maïs. Tous les autres aspects de l’économie ont une longue tradition d’étude en Espagne. Dans la bibliographie la plus récente, la régionalisation a touché à tout ce qui concerne le commerce américain, très bien contextualisé dans la bibliographie en général.

A partir des années 80, l’intérêt s’est centré sur le commerce intérieur qui était très peu connu dans l’histoire classique. Toute l’attention a été portée sur la Carrera da Indias, sans étudier les problèmes du marché intérieur. L’historiographie traditionnelle s’est surtout occupée de l’impact du marché américain sur l’Espagne. En 1985, la fondation espagnole d’histoire moderne a fait un congrès monographique sur le commerce d’Ancien Régime en Espagne.

Aux XVI-XVIIe siècles, le problème le plus important pour le contact avec l’Amérique est le manque de connexion entre les centres de production et de consommation en Amérique. La carte des réseaux routiers dans l’Espagne du XVIIIe siècle montre même réalité qu’aux XVI-XVIIe siècles. Depuis Philippe II, la monarchie n’a rien fait pour les routes. Seuls quelques ponts et des ports sont construits, mais sans vraie politique de communication intérieure. Il y a donc un problème de la non communication intérieure de la monarchie, non seulement économique, mais aussi pour l’information. Ce problème n’est pas solutionné avant la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Surtout, l’Espagne est très mal reliée au Portugal. Or, le port de la Corogne a été ouvert jusqu’en 1530. Les rois catholiques ont tardé à instituer des monopoles entre Séville et la Corogne, où il y avait des conditions politiques et administratives favorables. La Corogne est une ville de la Couronne, qui n’était pas située dans une zone seigneuriale. L’indépendance politique de la Corogne est fondamentale pour les rois catholiques et pour l’empereur. Pendant quelques années, la Corogne a eu le monopole pour le marché des épices. Mais la non connexion entre le nord et le sud pose un problème constant pour la communication entre les ports les plus importants et entre les ports et l’Amérique. Les foires les plus importantes sont situées à l’intérieur de la Castille. La capitale de l’Espagne a été Valladolid, ce qui est la marque d’une connexion efficace pour une rationalisation du marché espagnol jusqu’au XVIIIe siècle.

Cela aboutit à différencier trois régimes commerciaux en Espagne au XVIIe siècle : l’élément en contact avec l’Amérique est surtout le nord, surtout le Pays basque qui est la porte d’entrée d’exportation des produits vers l’intérieur. La thèse traditionnelle était celle de l’entrée des produits par les ports andalous, développée notamment par Pierre Chaunu. Mais la connexion avec la Méditerranée et le reste de l’Europe est surtout la responsabilité de la façade nord de l’Espagne.

Les thèses classiques de Hamilton et d’autres historiens qui ont étudié les prix, la monnaie et d’autres éléments de l’économie commerciale américaine sont abandonnées aujourd’hui. La bibliographie espagnole ne s’occupe pas des problèmes de prix, de salaires et du trésor américain, parce que les jeunes chercheurs ne veulent pas utiliser la méthodologie complexe qui doit être mise en œuvre dans ces recherches. En revanche, l’économie de la vie quotidienne, de subsistance intéresse beaucoup plus que l’économie de marché. La thèse de E. J Hamitlon, El tesoro americano y la revoelcion de los precios en España, a été très critiquée, mais est fondamentale pour l’histoire moderne espagnole, et n’a été traduite en espagnol qu’en 1975.

Il n’y a pas pour l’Espagne aux XVIe-XVIIe siècle d’enquête globale sur la production industrielle, comme c’est le cas pour le XVIIIe siècle, par manque de sources ou mauvaise exploitation de ces sources. La proto-industrie a été très affectée par le marché américain, mais on ne sait pas où elle est localisée, quels sont les secteurs les plus importants, comment fonctionne la proto-industrie aux XVIe-XVIIe siècle. Ces sujets sont très mal connus. Dans les années 70-80 a été étudié l’industrie proto-capitaliste, et ces thèses se sont intéressées au moment où l’industrie espagnole a perdu sa force et à la façon dont l’industrie espagnole a été affectée par le marché américain. Au XVIe siècle, la production à destination du marché américain est essentielle pour expliquer la formation d’une industrie proto-capitaliste en Espagne, mais la crise du XVIIe siècle ne peut pas être expliquée seulement par la crise du marché américain. On ne sait pas exactement quel a été l’origine de la crise de l’industrie capitaliste en Espagne et en général, mais il y a bien eu un problème lié à la crise de la consommation intérieure : corporations, régime de prix trop fort peu intéressant pour le marché américain…

 

–        L’ histoire sociale

L’histoire sociale fait l’objet de nombreuses recherches, mais l’impact de l’expérience américaine sur la société espagnole n’est pas d’actualité. L’histoire classique s’occupe de personnages importants, de secteurs privilégiés, mais l’évolution récente de la bibliographie espagnole a des problèmes dans ce secteur, parce qu’il n’y a pas de lignes de recherches initiées par une personnalité nationale, espagnole.

Dans les années 80, les modèles français de hiérarchie sociale ont été appliqués en Espagne, notamment pour le monde urbain, mais rapidement, l’influence française a été abandonnée, au profit de la bibliographie anglo-américaine et de l’influence italienne. Les sujets actuels portent sur les réseaux, les systèmes de patronage, et l’étude des secteurs par âge ou par genre. Mais il n’y a pas de ligne vraiment espagnole. C’est la cause d’une grande dispersion thématique de l’histoire sociale en Espagne. Les secteurs les plus minoritaires de la société espagnole sont les mieux connus : juifs et morisques sont mieux connus que la paysannerie espagnole. Il n’y a pas de sources qui permettent d’expliquer l’existence de deux Espagne différentes sur la question de la proportion des salariés dans la société rurale, alors que les implications de la distribution des salariés ruraux sont fondamentales pour expliquer la société espagnole. On est confronté ici à un problème de sources, parce que normalement, les contrats sont verbaux. Jusqu’au XVIIIe siècle, on ne peut pas localiser les salariés.

Il y a une bonne bibliographie sur le réseau des élites et sur la société des ports. La carte change entre le XVIe et le XVIIIe siècles. L’importance de la périphérie n’était pas bien expliquée jusqu’à aujourd’hui. Les villes où a été concentrée l’activité américaine n’ont pas fait l’objet de thèses en histoire sociale. Aujourd’hui, les thèses de Kamen et Elliott sur la bourgeoisie sont remises en cause : on considère maintenant que la bourgeoisie était un secteur faible, mais non sans importance, et qui a très bien résisté jusqu’à la fin du XVIe siècle. A la fin du XVIe siècle, la bourgeoisie n’est pas capable de lutter contre une monarchie qui a des structures administratives, fiscales et mentales qui vont contre ses intérêts. Elle se défend en abandonnant les activités économiques positives et en recherchant la sécurité dans l’agriculture, la propriété foncière et l’administration, en abandonnant les colonies. La différence fondamentale entre les réseaux urbains du XVIe siècle et les réseaux urbains du XVIIIe siècle réside surtout dans l’essor de la périphérie qui change l’image de l’Espagne à partir du premier impact de l’économie coloniale sur la péninsule.

Ces dernières années, en histoire sociale, se sont imposées les études par genre et âge dans les autres secteurs qui ne sont pas les secteurs traditionnels. L’histoire comparative est surtout faite actuellement dans le domaine de l’histoire des femmes. Une des choses les plus importantes est de savoir si la présence des femmes aux XVIe-XVIIe siècle a permis le transfert complet de la société espagnole en Amérique : organisation de la famille, de la vie quotidienne, des ménages et l’éducation des enfants, la religion… L’étude des transferts des systèmes d’héritage entre l’Espagne et l’Amérique est également très dynamique aujourd’hui, non seulement l’étude de l’importance que l’Amérique a eu en Espagne pour les familles grâce aux importations économiques de l’Amérique vers l’Espagne, mais également comment le système de l’héritage espagnol a été transféré par les migrants dans une expérience différente.

Enfin, aujourd’hui, on s’intéresse beaucoup aux transferts de la différenciation culturelle. L’espagnol a été transmis en Amérique, mais il y a 38% d’Espagnols au XVIIIe siècle, qui, même en Espagne, ne parlent pas l’espagnol. Ce sont des sujets récents, de même que l’étude de la connexion des réseaux politiques, par exemple, dans le secteur andalou, où on étudie les transferts entre administration coloniale et administration espagnole.

 

Questions :

Comment l’historiographie espagnole actuelle aborde la question des retours de colons ?

Ofelia Rey Castelao répond que c’est une question très importante, mais difficile à étudier, bien étudiée pour le XIXe siècle, mais plus difficile pour l’époque moderne. Les sources sont difficiles à exploiter jusqu’à la fin du XVIIe siècle, mais on a pu retrouver les taux de masculinité sur 60 ans. Une fois en Amérique, les immigrés espagnols ne restent pas toujours au même lieu. Il y a donc une grande mobilité à l’intérieur de l’Amérique, bien connue pour les XIX-XXe siècles. Pour les XVI-XVIIe s., la mobilité des immigrés économiques est très forte à l’intérieur de l’Amérique. Dans le cas d’une mobilité forte, le retour est pratiquement nul. La mobilité signifie qu’on cherche des destinations plus positives à chaque fois.

Gregorio Salinero ajoute qu’on a quelques chiffres sur cette question. On passerait d’une migration de conquête, au XVIe siècle, sans retour ou presque, à une migration moins définitive dans les périodes postérieures. Il serait intéressant de se demander si au XVIIe siècle, il n’y aurait pas des sortes de coups de feu de retour. Au XVIe siècle, on a des exemples de retours que l’on retrouve dans certaines lettres ou dans des archives notariales. Mais les archives notariales sont très mal exploitées en Espagne comme en Amérique. Au milieu du XVIe siècle, la proportion de ceux qui reviennent est assez basse, inférieur à 10%. Mais on sait mal. Peut-être à certains autres moments, il y aurait des phénomènes de retour massifs.

Bertrand Haan se demande si aujourd’hui en Espagne, on peut être reconnu en se revendiquant comme historien de l’Amérique. Ofelia Rey Castelao répond qu’en Espagne actuellement, on perd la tradition méthodologique française, italienne. On se tourne beaucoup plus vers les études anglo-saxonnes, qui pourtant ne répercutent pas l’historiographie européenne en général. Pourtant, l’étude des sources en France, en Espagne, en Italie comporte beaucoup de similitudes, par exemple dans le cas des actes paroissiaux, établis de la même façon dans ces trois pays. Donc un même modèle d’histoire sociale peut s’appliquer. Le problème de l’histoire de l’Amérique pour les historiens espagnols est surtout un problème idéologique, qui répercute l’héritage de l’histoire sous Franco. A partir des années 60, en outre, on s’est plus intéressé à l’histoire régionale de l’Espagne, alors que pendant le franquisme, le mot-clé était celui d’Empire.

 

Compte rendu par MGLF, janvier 2014