CR Chorea : Orient – séance du 5 octobre 2013

Mise en ligne le 9 janvier 2014.

Sont présents Grégoire Holtz, Isabelle Imbert, Aurélia Tamburini, Diane Robin, Marie Goupil, Hélène Vu Thanh, Fanny Oudin, Henri Simonneau, Adeline Lionetto-Hesters, Pauline Lambert, Blandine Boulanger, Aline Strebler, Anne Debrosse.

La séance commence par une présentation de Chorea par Adeline Lionetto-Hesters. Le séminaire, elle le rappelle, est parti du manque de communication avec les autres disciplines et du désir de se réunir. Elle rappelle également les trois thèmes de cette année : l’Orient, le portrait et le jeu dans tous les sens du terme. Elle présente également le site Cornucopia, dédié à la Renaissance au sens large, dont un onglet est consacré au séminaire. Chaque séance donne lieu à un compte rendu, avec relecture des communicants pour amender la formulation, qui reçoit une petite publicité pour signaler sa parution. Il y a aussi la possibilité de publier sous forme d’article dans le Verger, revue à comité de lecture.

Après un tour de table, les organisatrices de cette session sur l’Orient présentent à quatre voix une introduction destinée à l’ouvrir par des questionnements – plus que par des réponses !

Isabelle Imbert : « Les peintures de fleurs naturalistes en Iran et en Inde entre le XVIe et le XVIIIe siècles »

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Fleur du Taj Mahal (détail), photo © Anne Debrosse

Isabelle Imbert est ensuite invitée à présenter sa communication. Elle est en troisième année de doctorat en histoire des arts islamiques à l’université Paris-Sorbonne, thèse conduite sous la direction des professeurs Jean-Pierre Van Staëvel et Eloïse Brac de la Perrière. Son travail est consacré à l’étude des productions de peintures de fleurs naturalistes en Iran et en Inde entre le XVIe et le XVIIIe siècles.

Sa communication sera transformée en article pour le Verger. En voici déjà le résumé, avant la parution prochaine :

La peinture naturaliste se développe au sein des cours safavide (Iran) et moghole (Inde) à la fin du XVIe siècle et dans les premières années du XVIIe siècle sous l’impulsion des herbiers imprimés européens qui sont introduits en Inde par le biais des échanges commerciaux menés par les compagnies de commerce française, britannique et hollandaise. Les formes européennes sont copiées par les artistes des ketabkhane, les ateliers de production de manuscrits, et sont assimilées pour amener à la création de nouvelles formes.

Viennent ensuite les questions :

Adeline, à propos d’une image peinte par Mansour, demande s’il a imaginé ces couleurs ? Isabelle répond que la question est intéressante, mais que nous n’avons aucun moyen de savoir s’il les a vues quelque part. Le rose du lys lui semble néanmoins très rose pour un lys : ils sont généralement plus pastels. Mais bien sûr, le peintre a une part d’interprétation…

Aline Strebler demande si les mêmes fleurs se retrouvent sur le Taj Mahal. Isabelle répond par l’affirmative : les motifs floraux ont connu une production importante, dans l’architecture, sur les tissus, les céramiques…

Hélène Vu Thanh demande ensuite s’il y a trace de livres européens spécifiques ? Isabelle répond qu’on n’a pas trouvé de traces d’ouvrages botaniques qui auraient été envoyés, mais qu’il devait y avoir une demande. Hélène suppose donc qu’il y avait des ouvrages assez précis. Isabelle le confirme : il y avait mêmes des ouvrages qui ont été copiés en Iran et en Inde.

Grégoire Holtz pose une question sur la complémentarité texte / image : c’est très important chez les botanistes. Est-ce qu’il y a, ou non, une tradition indiennne ou persane d’écriture à côté de l’image ? Isabelle répond qu’il y en a une. Elle distingue deux productions : l’une est complètement détachée du texte ; l’autre, en revanche, lui est liée, dans les ouvrages scientifiques (comme dans les herbiers).

Fanny Oudin en vient à la question du bestiaire, selon une lecture de médiéviste. Le texte des bestiaires médiévaux oriente la description du comportement des animaux vers une interprétation symbolique (religieuse ou amoureuse, ironique ou non) : est-ce que cela se retrouve dans le corpus et le domaine d’Isabelle ? Isabelle répond que c’est le cas dans les bestiaires, mais moins dans les herbiers. Fanny souligne que la question du naturalisme entre aussi dans des réseaux de concepts différents : on l’oppose au symbolisme, il est connoté positivement car il représente une forme d’autonomie de l’art, sans emprise de la religion ; on l’oppose au stylisé, connoté négativement, car il représenterait l’asservissement de l’art et du réel. Isabelle pense que la différence est plus à analyser en termes de support, de contexte. Fanny trouve la question des supports très intéressante : c’est une bonne façon de proposer une taxinomie des sources, parce que c’est concret et que la question du « contexte » est importante.

Marie Goupil demande ensuite si les peintres orientaux poussent le vice jusqu’à reporduire les dimensions des gravures. Isabelle n’a malheureusement pas eu l’opportunité de confronter ces sources. Mais elle souligne qu’une page alors projetée par le vidéoprojecteur est très intéressante car, entre la planche occidentale et la peinture orientale, on retrouve exactement les mêmes espèces, disposées de la même façon et avec des détails exactement similaires.

Grégoire souligne que la question des déplacements, des transferts, des achats d’épices, de toiles, etc. est plutôt bien connue à présent. Y a-t-il des traces d’achat de graines de fleurs vers l’Europe ? Isabelle répond que c’est connu pour la tulipe. Elle explique qu’un commerce s’est sans doute développé car la botanique se développe en Europe et notamment l’exploitation botanique avec la découverte des nouvelles espèces d’Amérique. Grégoire demande si c’est utilitaire ou non ? Isabelle répond que c’est un commerce très lucratif, mais que, pour les espèces qui étaient commercées, elle ne saurait dire. Il y a plus d’informations en ce qui concerne les Amériques. On rapporte des choses, c’est certain : plus tard, des botanistes, anglais, une société d’horticulture anglaise, est en Inde et rapporte des plantes.

Diane Robin demande si la symbolique du langage des fleurs orientale a des points communs avec l’occidentale. Isabelle n’a pas vraiment cherché de ce côté-là parce qu’elle estime que sa formation n’est pas littéraire, mais elle s’y est un peu aventurée. Fanny suppose qu’on peut faire des parallèles faciles : ainsi, avec le verger (avec la fontaine en plus).

Aline pose la question des différents contextes et apports, en Inde et en Perse. Isabelle répond qu’en Inde, les représentations sont très stylisées. En Iran, il y a un premier apport chinois dans la peinture de fleurs (les Iraniens ont un goût pour les arts chinois). L’apport sinisant est très sensible dans la peinture des manuscrits (à distinguer des albums), avant la fin du XVIe s. La peinture de fleurs en Iran ne se développe pas seulement grâce à la peinture européenne. Les manuscrits sont de grands cycles illustratifs, avec image et texte le plus souvent. L’album apparaît à la fin du XVe s. : il s’agit de peintures ou calligraphies collées sur des pages cartonnées ou épaisses, agrémentées de bordures et de marges très larges. Toutes sont montées dans un recueil mais les pages peuvent êtré décousues. C’est une forme plus libre, avec pas ou peu de texte. Il y a des poèmes calligraphiés, mais pas de grand cycle. Ces pages sont mises ensemble selon une logique, mais, à la base, elles sont isolées. En revanche, on prévoit au préalable le nombre de pages, assemblées en cahier, pour le manuscrit.

Grégoire Holtz : « Genèse avortée d’une publication: la relation de Malherbe chez le Grand Mogol ».

Grégoire Holtz est professeur associé à l’université de Toronto. Il est notamment l’auteur de L’Ombre de l’auteur : Pierre Bergeron et l’écriture du voyage au soir de la Renaissance, Genève, Droz, 2011.

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Miniature de l'école moghole, Inde, 1609-10 (source : wikipedia).

Un voyageur particulier, Malherbe (homonyme du poète), a fait un récit non publié (c’est un manuscrit) de sa visite à la cour du moghol Agbar. Grégoire Holtz se propose de voir comment on pouvait réfléchir, travailler à la construction d’un témoignage : comment s’est tressée une chaîne éditoriale, quelles ont été les négociations autour d’un manuscrit d’un voyageur. On n’a pas le manuscrit original. Il ne reste qu’une prise de note faite lors d’un entretien entre Malherbe et un spécialiste du récit de voyage, Pierre Bergeron (qui officiait comme nègre). C’est le premier témoignage que l’on ait sur le moghol Agbar. On entre, grâce à ce manuscrit, dans les coulisses de la composition du témoignage. Il renseigne sur la curiosité de l’époque, les conditions de recevabilité du témoignage, pas seulement sur ce qu’on pouvait savoir mais sur ce qu’on voulait savoir.

On peut dire qu’il y a eu rencontre « retardée » de la France avec les Indes orientales. Pendant la deuxième moitié du XVIe siècle, avec les guerres de religion, il y a eu peu d’expéditions et d’activité de la part des compagnies de commerce. Avec Henri IV, la situation change : apparaissent les premières compagnies de commerce privées. Ce phénomène témoigne d’une volonté de relation commerciale et de prise d’informations sur la vie coloniale portugaise (thalassocratie à Malabar, Goa, Biou…). Les premiers témoignages sont partiellemente rédigés par Pierre Bergeron, qui va proposer ses services à Malherbe.

Pierre Bergeron est intéressant pour ses pratiques d’écriture : c’est un avocat au parlement de Paris, qui baigne dans la culture gallicane, mais il est surtout connu pour ses talents d’écriture et de récriture de témoignages. C’est également un apôtre du colonialisme. Il travaille à la chancellerie du parlement de Paris comme conseiller référendaire. Il participe ainsi indirectement aux processus de censure et d’établissement des privilèges royaux. C’est lui qui rédige le résumé sur lequel le sceau est apposé. Ce personnage a un réseau de libraires et des appuis institutionnel : il est capable de faire publier ou de faire retarder une publication (par exemple, il y aura plus tard une affaire au sujet des lettres de Guez de Balzac). Enfin, il ne faut pas se méprendre sur un point de contexte : le recours à écrivain fantôme, à un nègre, est tout à fait banal : il n’y a rien d’original dans ce procédé. Par exemple, le texte de Marco Polo est réécrit par Rusticien de Pie. La matière est souvent donnée à une plume experte, une plume mercenaire : les mémoires aussi sont déléguées à un professionnel chargé de la rédaction et de la diffusion du livre.

Malherbe, quant à lui, est un aventurier âgé d’une quarantaine d’années, qui prétendait avoir parcouru tous les continents.

Le début de la prise de notes date de 1609. Elle a lieu sur le site même de la rencontre. P. Bergeron décrit un curieux personnage et retrace explicitement une situation de marchandage : le voyageur présente ses mémoires avec une grande méfiance parce qu’il se trouve face à un érudit. Il y a une forme de résistance du voyageur face au rédacteur spécialisé. Dans les textes présentés par Grégoire, on peut voir trois modalités qui rendent compte de cette méfiance :
Malherbe apparaît comme un personnage hautain qui ne se confie pas aux gratte-papiers mais qui veut s’adresser au monarque lui-même. Il se pose en position de force.
La matérialité même des mémoires leur donne un prix, qu’il amplifie pour mieux négocier le document à Bergeron. Il y aurait 800 feuilles de papier, ou, selon d’autres notes un peu plus loin, 1000 : l’amplification laisse supposer la présence de mirabilia dont on ne veut pas se délester sans contre-partie.
C’est cette situation de marchandage qui est intéressante. Le voyageur préserve son savoir : il aurait crypté ses notes en codes connus de lui seul. Il veut les vendre en vue d’une expédition qu’il dirigerait vers l’Inde du nord.

Malherbe est un breton né à Vitré, il descend de plusieurs générations d’armateurs qui sont déjà dans le commerce avec les Indes occidentales. Il prétend avoir fait une circumnavigation (exploit déjà accompli dans d’autres pays par Drake et Magellan). Ce serait le premier tour du monde opéré par un voyageur français. Il aurait été au Mexique, au Panama, au Pérou, dans le Pacifique, dans les îles Salomon, aux Philippines, à Canton, en Cochinchine, à Pégou (Birmanie), sur la côte de Malabar et enfin, chez le Grand Mogol Agbar, sur lequel on dispose de peu d’informations au début du XVIIe siècle.

Malherbe donne des descriptions détaillées sur les mœurs du Mogol, le fonctionnement de l’empire, sa richesse. Il rend compte des immenses espoirs suscités par le Mogol du point de vue d’une alliance contre les Ottomans. Il se retrouve devant plusieurs spécialistes : des monnaies, des mines, de l’écrit. Les conditions orales de la rencontre sont proches de celles des interviews et cela est constamment rappelé dans le manuscrit. Le voyageur est toujours en train d’annoncer – mais sans en révéler l’intégralité – des trésor. Il est un peu bateleur : il annonce sans trop donner.
Mais il n’y aura pas de publication : peu de temps après, Henri IV est assassiné. Malherbe qutte la France et propose ses services à Philippe III en Espagne, ce qui souligne le côté mercenaire du voyageur. Des savants, notamment les orientalistes qui veulent des informations de première main, mais aussi des bijoutiers (dont un qui offre ses services au Mogol), avaient eu vent de son passage. Bergeron reste déçu de ne pas avoir publié : il y fera souvent référence dans des récits ultérieurs.

Le travail du rédacteur est forcément un peu rapide, puisqu’on peut parler d’interview : le manuscrit est déjà un brouillon réécrit et augmenté. Il est émaillé d’autres prises de notes, de résumés et de marginalia de Bergeron. A chaque fois, Bergeron essaie de vérifier, de savoir dans quelle mesure le témoignage est véridique et publiable ou non. A propos de la Chine, il confirme et discute par confrontation avec les publications comme celles des jésuites (Nicolas Tribot). Il pose pas mal de questions de géographie, sur l’identification du Gange, de ses estuaires, par rapport à Ptolémée ou aux géographes modernes comme Mercator.
Bergeron est souvent embarrassé lorsqu’il doit trancher entre le savoir contemporain et l’autorité des Anciens. On se trouve devant un problème de conciliation scientifique intéressant, pour ce qui concerne la recherche de la validité du témoignage. Autre point intéressant : l’emploi des etc. Ils en sont pas le signe de la lassitude d’un auteur blasé, mais attestent une donnée qui peut être amplifiée.

Cette publication avortée est un échec mais elle est intéressante parce que c’est un témoignage copieux sur le Mogol et parce qu’elle révèle des rêves de conciliation idéologique et religieuse. Au-delà de la question de génétique sur un témoignage et de l’intérêt commercial ou colonial vers une nouvelle expédition, Bergeron est très intéressé par la question religieuse. Il faut garder à l’esprit le contexte : l’édit de Nantes est d’application récente. La question de la coexistence confessionnelle trouve un écho riche dans la coexistence des hindous et des musulmans. La description de la situation religieuse en Inde est à lire au prisme de l’analogie : c’est un terrain de comparaison évident. La référence aux veuves brûlées est un lieu commun des récits de voyage, de Marco Polo à Jules Verne : il est ici actualisé dans un contexte idéologique précis, comme une antique coutume interdite par le Mogol : le voyageur embrasse le point de vue mogol et musulman, et dénoncent les « subterfuges » anciens. Un parallèle est fait entre deux absolutismes qui marginalisent des pratiques. Un rapprochement entre musulmans et chrétiens n’est pas si courant pourtant ! Agbar était connu pour avoir réuni des colloques entre brahmanes, chrétiens et musulmans. Or, les jésuites étaient les grands spécialistes de la conciliation (Laborie). La référence au Mogol comme déiste est intéressante et rare : cela donne une caution morale à l’alliance entre Henri IV et le Mogol. Henri IV est le converti par excellence : le mogol déiste laisse aussi présager une flexibilité religieuse, une souplesse sur la doctrine dans une perspective plus pragmatique. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre la générosité de l’accueil des jésuites, ou la polygamie du Mogol. Entre les deux monarques, la seule différence réside dans le refus d’une seule femme. Or, cette différence n’en est pas une puisque Henri IV était célèbre pour sa polygamie de fait. Se trace donc le dessin d’une analogie, d’une ressemblance entre ces deux royaumes : le travail de Bergeron est fondé à la fois sur l’analogie, et sur l’opposition commune au tiers exclu : le Turc, l’ennemi commun.

On peut donc tirer plusieurs conclusions intéressantes de cette expérience.
Rivalité entre le voyageur et son scribe. Tout ce qui a été dit plus haut montre à quel point le témoignage visuel, l’autopsie reste valide, reste une forme d’autorité du discours. Il y a un rapport de force où le rédacteur affirme ses compétences, un savoir extérieur qui lui permet de vérifier ce qu’affirme le voyageur.
Méthodologie de la recherche contemporaine sur ce qu’on sait des Indes. La question de la langue (celle que pratique le voyageur) pose problème. Ainsi, Malherbe a recours à un tiers qui maîtrise la langue française. Se pose donc la question de l’ignorance du voyageur sur sa propre langue pour l’écrire et la faire publier. Cela vaut pour l’étude du voyageur, mais aussi à un niveau second pour les études sur les Indes et la possibilité de connaître des récits dans d’autres langues, de connaître des sources étrangères (mogoles, persanes). Ainsi, Romain Bertrand appelle à travailler à parts égales entre ces différentes sources.

Femme mogole, miniature iranienne

Femme mogole, miniature iranienne (source : Herodote.net)

Les questions commencent. Anne Debrosse demande comment Pierre Bergeron pouvait être sûr que Malherbe, ou tout autre voyageur, avait véritablement fait le tour du monde ? Grégoire répond qu’il pouvait montrer des objets qu’il ramène (collier de dents…), et que cela apparaissait sans doute aussi dans la présentation visuelle des mémoires. On le voit dans le travail de vérification, de confirmation. De façon intéresante, la déception produite par l’absence de publication n’a pas empêché Bergeron de recycler des anecdotes de cette prise de notes dans d’autres récits.
Henri Simmoneau demande alors s’il s’agit d’un seul entretien ou d’une série d’entretiens ? Grégoire précise que cela ne ressort pas de ses notes car il les a reprises, réécrites. Henri fait la remarque que 25 folios, c’est long.
Aline Strebler demande si, dans les 1000 pages, on parle beaucoup des femmes. Grégoire répond par l’affirmative : le rédacteur est très intéressé par les anecdotes lubriques. Il y a beaucoup de stéréotypes sur la lubricité des Indiennes, et des scènes obligées sur les passages du voyageur au bordel. Parler de la femme permet d’écrire des paragraphes plus romanesques, avec une saveur érotique qui correspond aux attentes du public.
Adeline Lionetto-Hesters demande pourquoi la publication n’a pas eu lieu : le voyageur était-il trop réticent ? Grégoire répond que, peut-être, le voyageur a été trop gourmand, et que la fin du règne d’Henri IV change la donne sur l’échiquier politique français. Aussi le voyageur ressent une urgence à agir et son attachement à la France est très relatif.
Adeline demande ensuite si on sait comment Malherbe communiquait avec les Indiens. Grégoire répond qu’il y est resté plusieurs années. De ce qu’il dit, il comprenait leur langue. Mais il ne fait pas référence aux truchements. Marie Goupil remarque que c’était peut-être une évidence. Grégoire souligne qu’il n’y a pas de traces : la comparaison avec la relation de Bernier est intéressante sur ce point. Bernier décrit le mêmes lieux mais il recourt aux truchements et parle beaucoup de religion.
Marie voudrait se pencher sur les récits de supplices : est-ce que cela va avec les anecdotes érotiques ? Pour Grégoire, oui, mais pas uniquement : c’est également politique. Les récits de supplice donnent l’image d’un monarque très ferme. Là aussi on voit bien les stéréotypes sur la cruauté de l’Indien. Marie, en notant que le texte parle de « procédures de justices sommaires et verbales », demande si ces procédures sont considérées comme sans qualité par l’auteur ? Grégoire pense que se dégage plutôt l’idée d’un respect absolu devant la loi. C’est donc plutôt positif, relativement. Aurélia Tamburini souligne que ces procédures sont acceptées car Malherbe souligne qu’il n’y a pas de révolte. Grégoire montre l’intérêt du supplice de l’éléphant : c’est un animal qui travaille avec l’homme, le plus noble, digne de mémoire, qui obéit à l’homme.
Des questions sont ensuite posées sur l’adultère. Pauline Lambert réagit sur le parallèle qui est fait entre les nombreuses maîtresses des deux monarques. L’adultère était sévèrement puni ? Aurélia rebondit : l’adultère était-il le même pour tous, ou valait-il seulement pour les femmes ? Fanny souligne le statut politique de l’adultère. Marie enfin demande si la polygamie était répandue dans toutes les couches de la société.
Henri note que, dans le dernier passage de l’exemplier qu’a distribué Grégoire, il y a des sirènes. Or, le narrateur paraît étonné alors que c’est une légende ancienne. Grégoire répond que cela fait partie de la merveille. C’était sans doute des lamentins. C’est intéressant justement car quand Bergeron reprend le récit, il le dramatise et insiste sur le côté zoophile. Aurélia note que le rédacteur a l’air embêté de cette confrontation entre les autorités anciennes et la contradiction que leur apporte le témoignage au sujet de ces femmes-poissons. Cela révèle l’instabilité du savoir géo graphique de l’époque. Grégoire remarque qu’il reconnaît quand-même l’autorité du voyageur. L’autre spécialiste, celui des mines, contredit cependant le voyageur. Isabelle Imbert demande si ces conflits ont été résolus. Grégoire souligne qu’on a là un témoignage sur l’état de conflit, mais qu’il n’y a pas résolution du conflit. C’est rare aussi d’avoir le manuscrit qui précède la publication. Henri pense que cela ne remet pas en cause le témoignage visuel, mais que le rédacteur est déjà en train de le contredire sur l’évaluation de la taille, l’interprétation. On sent déjà qu’il va confronter et enlever des détails. Le manuscrit présente déjà une réflexion sur ce qui disparaîtrait à la publication. Le rédacteur ajoute des notes pour dire s’il va mettre ou retirer tel ou tel passage. Grégoire pense que c’est possible. En même temps, un témoignage a toujours besoin d’être validé par ce qui précède. C’est pourquoi il y a de possibles références à d’autres témoignages, eux-mêmes pas toujours très sûrs. Henri demande si le rédacteur compare aussi les sources dans d’autres écrits. Grégoire répond par la négative : dans les récits de voyage eux-même, il a parfois pillé dans d’autres récits des anecodtes qu’il déplace, mais il masque tout ça car ce sont les moments où le récit prend une tonalité plus dramatisée et héroïque : les autorités et manchettes disparaissent.
Y a-t-il des références aux auteurs antiques ? Oui : à Ptolémée et à Hérodote. Ils apparaissent, mais de moins en moins. Isabelle souligne l’intérêt des éléphants car c’est imprunté au pseudo-Callisthène. Mais pour ce qui concerne la sirène : c’est aussi dans la mouvance des cabinets de curiosités. Est-ce que ce motif se retrouve après dans d’autres anecdotes ? Grégoire dit que oui, la sirène est citée dans d’autres récits, mais avec des pincettes. On voit la différence entre autorité orale, imprimée ou manuscrite : le témoignage n’a pas la même autorité.

Diane Robin revient sur la méthode analogique : est-ce récurrent dans récit de voyage ? Oui, c’est à la base du récit de voyage de convertir quelque chose de peu connu en un système référentiel connu.

Anne se penche sur une citation non encore commentée, qui relate un acte de justice sur une femme qui a voulu se remarier et accuse son mari d’impuissance : est-ce lié aux procès en impuissance occidentaux ? Grégoire rapport ce récit aux stéréotypes des récits de voyage : il illustre la dissymétrie entre le désir insatiable des femmes et l’impuissance des hommes. C’est lié à la théorie des climats. Anne souligne qu’il s’agit cependant ici d’un procès, pas seulement du topos. A cette époque justement, en plus, ce genre de procès commence à être contesté en Europe. Grégoire répond qu’il ne sait pas s’il y a un rapport avec ce qui se passe en Europe. Avec le concile de Trente, La Somme des péchés passe en revue beaucoup de ces situations. Mais pour ce qui est d’un possible changement juridique, à voir… Aurélia montre que, dans le texte, on a plus l’impression que le roi a fait parler la femme. Cela fait penser au corpus de nouvelles qu’elle étudie : c’est la reprise du schéma de Joseph et de la femme de Putiphar. On a le même genre de sagesse impériale ici. Grégoire souligne à quel point la circulation des sources est une question passionnante par rapport à ça. Bergeron parfois reprend du Boccace sans le citer pour rendre son récit plus piquant.
Adeline éclaire le paradoxe suivant : ce récit est le fruit d’une autopsie, mais en même temps il doit être divertissant. Grégoire note que Le Pogge, qui a rencontré Nicolas de Conti, injecte des anecdotes scabreuses proches de la tradition facétieuse dans son témoignage sur l’Inde.

Isabelle rebondit sur cet amusant double statut récit de voyage : d’un côté, il sert à faire connaître des curiosités et en même temps, il est un divertissement. Quel public achetait donc ces récits de voyage ? Selon Grégoire, il s’agissait d’un public de curieux, de mondains. Ces ouvrages se vendent bien d’un point de vue éditorial. Ils sont présents dans de nombreuses bibliothèques privées. Beaucoup de magistrats les possèdent. Cela se retrouve en anecdote dans les plaidoyers, comme exemples ou arguments sur un texte juridique. C’est donc une lecture divertissante évidente, mais aussi une lecture scientifique : les deux publics ne s’opposent pas. La confusion entre littérature informative et divertissante est plus présente à ce moment car l’attente scientifique n’est plus la même par rapport aux récits de voyage antérieurs : il y avait déjà des anecdotes savoureuses chez Magellan et Vespucci, mais le romanesque se développe au début du XVIIe siècle.

Compte rendu par Anne Debrosse.