Leçon 2 : La critique des sophistes

Support : Texte analytique, chap. 19 « La harangue de maistre Janotus de Bragmardo faicte à Gargantua pour recouvrer les cloches »

 

Sculpteur français, "Le Martyre de Saint-Etienne", (vers 1260), Paris, Notre-Dame (source : internet)

Sculpteur français, "Le Martyre de Saint-Etienne", (vers 1260), Paris, Notre-Dame (source : internet)

Support précis : en version originale, du début à « Ergo gluc »

Le cours commence par une lecture expressive de l’enseignant (d’abord en
version translatée, puis en version originale). Une vérification de la bonne
compréhension du texte est ensuite réalisée : les élèves doivent, à ce stade, au moins avoir compris que l’argumentation de Janotus ne fonctionne pas du tout et que celui-ci perd totalement ses moyens.

Introduction à la lecture analytique.

Le sophisme est une philosophie antique qui ne fonctionne pas sur l’apprentissage par cœur, mais sur un schéma figé. Ce schéma, bien utilisé, pouvait être très efficace sur le plan argumentatif, mais pouvait aussi être artificiel. Le discours, structuré, respectait le schéma suivant :
– Exorde
– Narration
– Digression
– Péroraison

Activité des élèves – travail par groupes de 2 (un groupe de 3 si le nombre des élèves est impair). Vous ferez le commentaire oral de ce texte, en vous appuyant sur le projet de lecture et le plan suivants :

Projet de lecture : nous montrerons que Rabelais se montre fidèle au projet d’écriture annoncé dans son prologue ; derrière les apparences comiques de l’œuvre, le lecteur doit déceler un contenu philosophique sérieux.

Plan : I/ Janotus, un personnage comique II/ La parodie des sophistes, qui
permet une satire du clergé

I. Janotus, un personnage comique

A. Un malaise évident
Nous relevons profusion d’interjections qui ouvrent le discours : « Ehen, hen, hen », « Hen, hen, hasch ! », qui montrent que le personnage Janotus n’a aucune chance de se montrer convaincant, il est de fait complètement intimidé par le géant Gargantua. Le comique naît de cette situation, car Janotus perd toute légitimité alors qu’il a été choisi par le corps ecclésiastique (voir fin du chapitre 17).

B. Une invention verbale malvenue
La phrase « qui les vouloient achapter pour la substantificque qualité de la
complexion elementaire, que est intronificquée en la terresterité de leur nature quidditative pour extraneizer les halotz et les turbines suz noz vignes » n’a pas de sens : le trouble de Janotus est alors total, ce qui rend celui-ci éminemment comique, d’autant plus que le personnage fait ici référence à une superstition peu chrétienne : les cloches de Paris avaient, selon la superstition, le pouvoir d’éloigner des vignes de la région le brouillard et les ouragans (note 2 p 162).
La déclinaison fantaisiste du nom cloche « Omnis clocha clochabilis in
clocherio… » est une invention verbale de Janotus. Ces néologismes sont malvenus car ils n’ont aucun sens, ce qui montre que le moine a perdu tous ses moyens et devient pitoyable. Le comique est alors à son comble.

C. Le stéréotype du moine ivrogne
Ce stéréotype est parfaitement incarné et entériné par Janotus de Bragmardo. Le vin est, selon ses dires, supérieur à la religion : « Car si nous perdons le piot nous perdons tout, et sens et loy. ». De plus, le jeu de mots sur le terme « piot » renforce le comique : le terme désigne à la fois la tête et la boisson (note 3 p. 162), de même que l’expression à tournure proverbiale « de bon vin on ne peult faire maulvais latin ».
Le nom Bragmardo fait référence au braquemard, qui, en argot, désigne le sexe de l’homme, semble significatif : en plus d’être ivrogne, le côté grivois du moine est mis en relief. De la sorte, ce portrait du moine ivrogne laisse entendre que le vœu de chasteté n’est pas respecté : le plaisir, ainsi que les intérêts personnels, priment sur les obligations religieuses.

II. La parodie des sophistes, qui permet une satire du clergé

A. Une rhétorique sophiste utilisée de façon absurde
Exorde : la captatio benevolentiae est totalement râtée : le moine commence par tousser bruyamment « Ehen, hen, hen ! ». Il me semble qu’il est important de préciser aux élèves qu’il faut lire ces interjections en toussant (le texte est l’une des lectures analytiques de l’épreuve orale). D’emblée, la crédibilité du moine est affectée. De fait, celui-ci est censé imposer fermement sa volonté, il a été désigné par ses pairs pour récupérer les cloches, c’est donc l’argument d’autorité qui doit faire foi. Pourtant, le porte-parole de l’Eglise utilise le conditionnel « Ce ne seroyt que bon… » (p. 160). Ce mode verbal traduit ici l’hésitation de Janotus, et son inefficacité argumentative et rhétorique.

Digression : Janotus en fait un usage immodéré :

  • Le moine possède une géographie extrêmement approximative et fautive, comme l’attestent les expressions « Londres en Cahors » et « Bourdeaulx en Brye ». D’un point de vue argumentatif, la digression peut être efficace, mais ici, comme son contenu est faux, elle s’avère inutile.
  • Ensuite, Janotus propose une digression sur des préoccupations alimentaires : celui-ci est prêt à inviter Gargantua à manger. Nous sommes alors loin de l’argument d’autorité censé dominer le discours du porte-parole de l’Eglise. C’est au contraire par le truchement d’un trivial mélange de la langue savante, le latin, et de la lange vulgaire, le français, qu’il s’exprime : « Par ma foy, domine, si voulez souper avecques moy, in camera, par le corps Dieu, charitatis nos faciemus bonum cherubin. » Le discours est un appel à la gourmandise ; le moine perd tout son crédit en proposant à Gargantua un vulgaire marchandage. Le passage est éminemment comique.

Narration : Janotus fonde sa véritable argumentation sur ses intérêts personnels, comme le montrent les expressions « six pans de saulcices et une bonne paire de chausses », « me feront grant bien à mes jambes » et «une pair de chausses est bon ». Ce n’est pas l’intérêt de l’Eglise qui motive la démarche du moine, mais la récompense qu’il obtiendra s’il récupère les cloches de Notre-Dame : toute la vénalité du personnage est de la sorte mise en exergue. La locution latine « Et vir sapiens non abhorrebit eam », traduite par « et point ne la méprisera le sage », témoigne du pédantisme inapproprié du personnage, ce qui renforce le ridicule de
son argumentation. Ce décalage complet entre l’utilité sérieuse et structurée des règles de la rhétorique et l’usage inutile et creux qui en est fait par Janotus permet à Rabelais de critiquer l’application irraisonnée du sophisme.
Péroraison : La déclinaison du nom cloche « Omnis clocha clochabilis in clocherio » montre la vacuité de la parole du moine, son argumentation ne progresse pas. De plus, celle-ci se termine par l’interjection « Ergo gluc », qui est une formule qui servait à railler une conclusion pompeuse mais absurde (note 15 p. 164). Cette interjection révèle l’absence de réelle conclusion au discours de Janotus, ce qui était attendu étant donné le vide argumentatif de l’ensemble de sa harangue.

B. Un mélange hasardeux du français et du latin
Le latin était la langue savante, utilisée de manière sérieuse, ce qui n’est
nullement le cas dans ce discours-ci : le latin est ici utilisé pour les arguments secondaires, qui se réduisent à l’expression d’intérêts personnels « Ego occidi unum porcum et ego habet bon vino ». La phrase signifie «Moi, j’ai tué un porc et moi avoir bonus vino » : les docteurs en Sorbonne plaidaient pour l’emploi de tels solécismes (note 8 p. 162). L’utilisation du discours direct permet ici à Rabelais de se moquer de l’absurdité normative préconisée par la Sorbonne. C’est une critique du sophisme mal maîtrisé, car Janotus privilégie les codes du sophisme à un contenu réel. D’autre part, Janotus utilise la langue savante pour monnayer ses services : « Per Diem, vos habebitis et nihil poyabitis ». La phrase signifie « Voulez-vous aussi des pardons ? Pardieu ! Vous les aurez et ne les paierez point ». Il s’agit donc d’une question rhétorique, immédiatement suivie d’une réponse qui ne peut souffrir aucune
contradiction. Autrement dit, Janotus semble maîtriser la rhétorique lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts propres. Rabelais propose là une satire virulente du clergé. Une référence explicite au trafic des indulgences est proposée : celui-ci propose le pardon à Gargantua pour le vol des cloches. Ce dernier a donc la possibilité d’acheter sa place au paradis en échappant à sept jours de purgatoire. Janotus est donc pris en flagrant délit de péché de simonie, c’est-à-dire une volonté délibérée de vendre ou d’acheter un bien spirituel ou intimement lié au spirituel (bénédictions,
grâces, bénéfices ou dignités ecclésiastiques) pour un prix temporel (somme d’argent, présent matériel, protection ou recommandation).

Conclusion.

Rabelais applique son projet d’écriture annoncé dans son prologue. De fait, la parodie fait rire mais sert à dénoncer un usage inapproprié des techniques de la parole rhétorique, qui ne servent à rien si le contenu du discours est vide. Par conséquent, l’auteur humaniste nous livre une véritable critique de l’enseignement scolastique, et se place donc dans la droite lignée du Collège de France. C’est aussi la corruption des moines qui est ici stigmatisée, la critique est donc une véritable charge contre le monde monacal.