Texte complémentaire

Support : Erasme, « Eloge de la Folie »

Le Hollandais Erasme (1469-1536) était un penseur humaniste. Il a beaucoup influencé Rabelais, qui lui écrit, en 1532, les mots suivants : « Le peu que je suis et tout ce que je peux avoir, je l’ai reçu de vous seul ».

Erasme se sert de son ancienne expérience de moine pour rédiger, en 1509, un ouvrage parodique : Eloge de la folie, écrit en latin, la langue universelle de l’époque. Il fait tenir à son personnage allégorique, Folie, une série de discours sur les « adeptes » qu’elle a en ce monde ; au rang de ses plus fidèles serviteurs, elle place les professeurs de grammaire (professeurs du niveau secondaire enseignant le latin) ; le portrait ainsi peint par Erasme est ironique et féroce.

C’est Folie qui tient elle-même le discours qui suit.

Hans Holbein le jeune, "Erasme", (1523), Paris, Musée du Louvre, (WGA)

Hans Holbein le jeune, "Erasme", (1523), Paris, Musée du Louvre, (WGA)

Au premier rang sont les Grammairiens, race d’hommes qui serait la plus calamiteuse, la plus affligée, et la plus accablée par les dieux, si je ne venais atténuer les disgrâces de leur malheureuse profession par une sorte de douce folie. Ils ne sont pas seulement cinq fois maudits, c’est-à-dire exposés à cinq graves périls, comme dit une épigramme grecque [1] ; c’est mille malédictions qui pèsent sur eux. On les voit toujours faméliques et sordides dans leur école ; je dis leur école, je devrais dire leur séjour de tristesse, ou mieux encore leur galère ou leur chambre de tortures. Parmi leur troupeau d’écoliers, ils vieillissent dans le surmenage, assourdis de cris, empoisonnés de puanteur et de malpropreté, et cependant je leur procure l’illusion de se croire les premiers des hommes. Ah ! qu’ils sont contents d’eux lorsqu’ils terrifient du regard et de la voix une classe tremblante, lorsqu’ils meurtrissent les malheureux enfants avec la férule [2], les verges et le fouet, lorsque, pareils à cet âne de Cumes, ils s’abandonnent à toutes les formes de la colère ! Cependant, la saleté où ils vivent leur semble être du meilleur goût et leur puanteur exhaler la marjolaine [3]. Leur malheureuse servitude leur apparaît comme une royauté et ils n’échangeraient pas leur tyrannie contre le sceptre de Phalaris ou de Denys [4].

Mais leur plus grande félicité vient du continuel orgueil de leur savoir. Eux qui bourrent le cerveau des enfants de pures extravagances [5], comme ils se croient supérieurs, Bons Dieux ! à Palémon et à Donat [6] ! Et je ne sais par quel sortilège ils se font accepter comme ils se jugent [7] par les folles mamans et les pères idiots. […] Leurs versiculets [8] les plus froids et les plus sots, ils les colportent, leur trouvent des admirateurs et se persuadent que l’âme de Virgile a passé en eux. Rien ne les enchante davantage que de distribuer entre eux les admirations et les louanges, et d’échanger des congratulations. Mais, que l’un d’eux laisse échapper un lapsus et que, par hasard, un plus avisé s’en aperçoive, par Hercule ! quelle tragédie ! quelle levée de boucliers ! quelles injures et quelles invectives ! Que j’aie contre moi tous les grammairiens, si j’exagère !

Erasme, Eloge de la folie, 1509, chapitre XLIX, traduction française Garnier-Flammarion.


[1] Référence à un texte grec, qui montre que les premiers exemples de grammaire qu’un professeur apprend aux enfants comportent les expressions « colère, funeste, souffrance, âmes en enfer, proie de chiens dévorants, courroux de Jupiter » ; cinq mauvais présages donc pour commencer un cours. Folie, par cette référence érudite, montre qu’elle connaît bien l’enseignement dont elle parle.

[2] Palette de cuit ou de bois servant à frapper les écoliers.

[3] Plante aromatique, de bonne odeur.

[4] Deux tyrans, d’Agrigente et de Syracuse en Sicile ; exemples de l’histoire grecque.

[5] Savoirs inutiles tels que savoir combien d’années vécut tel héros légendaire, le nom de la belle-mère d’un autre…

[6] Deux célèbres grammairiens latins.

[7] Ils font en sorte que les mamans les croient aussi intelligents qu’ils s’estiment eux-mêmes.

[8] Diminutif péjoratif de « vers ».