« De Circé à Galadriel et Shelob : réécritures de la femme araignée. »

Charles Delattre (Université Paris-Ouest)

Le Seigneur des Anneaux se présente un peu comme une quête du Graal à l’envers, car il faut détruire l’anneau. C’est un roman nostalgique, un roman qui porte la destruction du monde en lui : à la fin, la magie et les Elfes disparaissent. Les figures féminines y sont rares. Peter Jackson a cherché à leur donner un rôle plus important dans son film que dans le roman. L’elfe Galadriel, souveraine d’un bois enchanté, est l’un des personnages féminins importants du roman. Elle est mariée au seigneur Celeborn, mais c’est elle qui s’impose. Le nain Gimli l’adore, et elle a été comparée à la Vierge Marie. Elle n’est pas sans rappeler également les enchanteresses magiques, comme l’antique Circé, la Fata Morgana médiévale ou enore l’Alcina du Roland Furieux. Galadriel accueille et restaure la Compagnie de l’Anneau, qui vient des mines de la Moria. Shelob, quant à elle, est une araignée monstrueuse qui bloque l’accès au pays du Mordor où l’anneau doit être porté pour être détruit. C’est la lumière donnée par Galadriel qui parvient à blesser l’araignée. Le propos est de rapprocher ces deux figures, Galadriel et Shelob, à Circé l’enchanteresse, sur trois plans. Premièrement, Charles Delattre s’attachera à la façon dont les textes sont construits, deuxièmement il observera plus particulièrement Circé en lien avec l’archétype généralisant de la femme araignée recluse dans son repaire, et troisièmement il analysera le statut de la réécriture, le statut du lecteur et de l’auteur : comment se construit le rapport de familiarité et d’étrangeté ? Lorsque Tolkien dit qu’il veut une « mythologie pour l’Angleterre », il a 25-30 ans seulement. Son objectif n’est plus le même plus tard. C. Delattres’appuie sur les brouillons de Tolkien, qui ont été édités en 14 volumes.

shelob

La structure des chapitres comportant Shelob et Galadriel est très proche. L’espace est important pour construire les personages de Tolkien, souvent définis par l’environnement dans lequel ils vivent. Le bois et l’antre sont comparables. Il est intéressant de se pencher sur les brouillons pour comprendre la technique d’écriture de Tolkien à cet égard : il fait des schémas, des dessins pour s’aider lui-même. Pour l’antre de l’araignée, il en a fait trois. Ces dessins n’étaient pas destinés à être publiés, mais lui servaient uniquement d’aide, de support avant l’écriture. La représentation figurée précède donc la représentation par le récit. Ses cartes ont été publiées, et Isabelle Pantin a bien montré à quel point il y avait inadéquation entre elles et le récit.

La description des lieux où se trouve l’antre de l’araignée, d’abord donnée par Gollum à Frodo : « Gollum crouched down and his voice sank to a whisper again. ‘A little path leading up into the mountains; and then a stair, a narrow stair, O yes, very long and narrow. And then more stairs. And then’ – his voice sank even lower – ‘a tunnel, a dark tunnel; and at last a little cleft, and a path high above the main pass. It was that way that Smeagol got out of the darkness. But it was years ago. The path may have vanished now; but perhaps not, perhaps not ». La description est précise et organisée selon le cheminement pour y accéder : il y a un sentier, un tunnel, une fissure… À mesure que les différentes éléments sont évoqués et qu’on s’approche de l’araignée, la voix s’amenuise : c’est dû à un phénomène mimétique entre la description et le lieu de la description, c’est un lieu proprement indicible. On note aussi l’incapacité à donner un nom à ce lieu. Il faut l’intervention de la voix de l’auteur-narrateur, Tolkien, pour qu’on connaisse son nom : « They could not get him to say more. The name of the perilous place and the high pass he could not tell, or would not. Its name was Cirith Ungol, a name of dreadful rumour. Aragorn could perhaps have told them that name and its significance; Gandalf would have warned them. But they were alone, Aragorn was far away, and Gandalf stood amid the ruin of Isengard and strove with Saruman, delayed by treason. » La difficulté à nommer est récurrente. Ainsi, Frodo n’arrive pas à parler du tunnel et ne donne pas le nom de l’endroit : « « I do not know clearly, » said Frodo; « but the path climbs, I think, up into the mountains on the northern side of that vale where the old city stands. It goes up to a high cleft and so down to – that which is beyond. » « Do you know the name of that high pass? » Said Faramir. « No », said Frodo. »It is called Cirith Ungol. » Gollum hissed sharply and began muttering to himself. « Is not that its name? » said Faramir turning to him. (…) We of Gondor do not ever pass east of the Road in these days, and none of us younger men has ever done so, nor has any of us set foot upon the Mountains of Shadow. Of them we know only old report and the rumour of bygone days. But there is some dark terror that dwells in the passes above Minas Morgul. If Cirith Ungol is named, old men and masters of lore will blanch and fall silent ». Faramir finit par donner le nom à Frodo. Mais même si le nom apparaît, l’impossibilité de préciser quel est le danger reste. Pourtant, Ungol veut dire araignée : Faramir et les autres savent cela. Mais tout le monde pâlit et se tait : le silence qualifie. La narration insiste ensuite sur l’aspect obscur de l’antre. Les difficultés de l’approche sont soulignées, l’insistance sur les étapes est toujours là. Ensuite, l’antre reçoit une double qualification par le narrateur, qui contraste avec le silence de Gollum encore : « Presently they were under the shadow, and there in the midst of it they saw the opening of a cave. « This is the way in », said Gollum softly. « This is the entrance to the tunnel ». He did not speak its name: Torech Ungol, Shelob’s Lair. » Torech Ungol veut dire « l’antre de l’araignée ».

Galadriel dans le film de Peter Jackson (source : http://twitchfilm.com/)

Galadriel dans le film de Peter Jackson (source : http://twitchfilm.com/)

La structure du passage qui évoque l’arrivée chez Galadriel est très proche. Avant même l’entrée, les étapes sont précisées, puis le nom est donné (« « There lies the woods of Lothlorien! » said Legolas »). L’endroit est décrit comme baigné dans un « golden haze », une obscurité lumineuse qui empêche la description. Les difficultés à franchir l’espace, qui est très construit, sont décrites : il y a une entrée progressive dans un espace clos, une forêt. Les arbres entourent de plus en plus les gens, au point que la terreur s’installe (« The Company now turned aside from the path, and went into the shadow of the deeper woods, westward along the mountain-stream away from Silverlode » … « « What other fairer way would you desire? » Said Aragorn. « A plain road, though it led through a hedge of swords », said Boromir. »), car les personnages sentent un pouvoir inconnu, effrayant. Le cœur du bois, Caras Galadhon, n’est nommé qu’au dernier moment (« « Behold! You are welcome to Cerin Amroth. », said Haldir. (…) Haldir turned towards the Company. « Welcome to Caras Galadhon! » He said. « Here is the city of the Galadhrim where dwell the Lord Celeborn and Galadriel the Lady of Lorien » »).

La construction de l’espace se fait par les mêmes procédés. La perception de cet espace aussi. Il n’est pas vu, mais perçu par d’autres sens : l’odeur nauséabonde pour l’antre de l’araignée si obscure qu’on n’y voit rien, les sons et les odeurs pour le bois, où les héros doivent entrer avec les yeux bandés. En outre, les deux maîtres du pouvoir dans ces lieux sont décrits avec les attributs de la féminité. Pour Galadriel, ça n’est pas ambigü. Pour l’araignée, c’est plus compliqué, car spider est épicène. Cependant, chez Tolkien, c’est clairement un être féminin, car quand Gollum l’évoque, il dit « She might hel, she might, yes », pour qualifier un monstre qui n’est pas encore déterminé à ce moment de la narration. Shelob est un mot construit de she (elle) et lob (ver). Le féminin est dans son nom, chose soulignée par Tolkien lui-même qui glose le terme. La tradition littéraire anglo-saxonne voudrait plutôt que l’araignée soit un être masculin (comme chez Swift, dans The Battle of the Books). Mais il y a aussi des femme-araignées, comme Ursula Andress dans She, de R. Day (1965), adaptation de She. A History of Adventure de H. Rider-Haggard (1886-1887). Galadriel et Shelob ont toutes deux un corps lumineux (pour l’araignée : « The belly underneath was pale and luminous »). Le rapport des deux êtres féminins à la magie est certain : la reine-elfe a des pouvoirs magiques, mais Shelob est un être des temps anciens avec des pouvoirs magiques également. Galadriel apparaît un moment comme un être négatif, comme si elle devenait une araignée monstrueuse : « « Then there is a lady in the golden wood, as old tales tell! » he [Eomer] said. »Few escape her nets, they say. These are strange days! But if you have her favour, then you also are net-weavers and sorcerers, maybe. (…) « Then it is true, as Eomer reported, that you are in league with the Sorceress of the Golden Wood? » said Wormtongue. « It is not to be wondered at: webs of deceit were ever woven in Dwimordene. » »

Circé (exemplier de C. Delattre)

Circé (exemplier de C. Delattre)

Dans l’Antiquité, Circé (décrite par Ulysse dans l’Odyssée IX) présente les mêmes traits, à la fois en ce qui concerne la construction littéraire que le mythe général. Ulysse, en la décrivant, commence par la nomination du personnage (ce qui est attendu dans l’épopée grecque), puis décrit l’endroit où elle habite grâce à un procédé de resserrement : son palais est au centre. Elle dresse un piège à Ulysse et à ses compagnons. Elle tisse : sa toile est peut-être quelque chose qui renvoie à l’araignée, mais cela renvoie plutôt à l’univers domestique féminin, qui définit l’enchanteresse Circé. Surtout, le tissage comme métaphore de l’araignée remonte au Moyen Âge. Il ne faut pas surinvestir l’ouvrage d’une Antiquité qui y est finalement peu présente.

Conclusion : il n’y a pas d’élaboration a priori de la figure de l’araignée et de l’enchanteresse. Des araignées attaquent les personnages au départ, puis, par le biais de l’écriture, ces araignées se réduisent à une seule, l’archétype de la femme-araignée. L’invention de cette figure se fait au fur et à mesure que les brouillons se réalisent. Elle vient peu à peu, elle n’est pas conçue a priori. Tolkien invente, réécrit. Finalement, comme Pierre Ménard réinvente le Quichotte chez Borges, de même, Tolkien réinvente Circé en la réécrivant, avec un vague souvenir homérique.

 

Compte-rendu par Anne Debrosse, 15 juin 2012