Séance foraine du séminaire « Hétérotopie, hétérologie » de Frank Lestringant

Le compte-rendu que l’on lira ici a été rédigé à partir de notes prises le 25 mai 2011 au cours de la séance foraine du séminaire organisé chaque année par Frank Lestringant à l’Université Paris-Sorbonne. Elles ne donnent donc qu’une idée partielle des analyses développées par M. Lestringant à partir de livres rares de la bibliothèque du château de Chantilly et se propose comme une synthèse de ses nombreuses recherches sur la cosmographie et la géographie à la Renaissance.

Pour avoir accés à la bibliographie de Frank Lestringant, vous pouvez consulter le site du Centre Saulnier dont il est le directeur.

En lien avec ce compte-rendu : l’exposition Estivales africaines organisée à la Bibliothèque François Mitteranddu 20 juin au 4 septembre 2011, présente des cartes et des croquis de la terre africaine, de la Renaissance au XIXe siècle.

Il est en outre possible, sur le site « Connaissance des Arts » de visualiser un diaporama de cartes normandes du XVIe siècle.

John SCHNITZER, gravure du manuscrit de la "Cosmographie" de Ptolémée, 1466, Bibliothèque Royale de Belgique (Inc. C 94 LP). (Source :http://www.encyclopedie-universelle.com/beatus-liebana14.html)

John SCHNITZER, gravure du manuscrit de la "Cosmographie" de Ptolémée, 1466, Bibliothèque Royale de Belgique (Inc. C 94 LP). (Source :http://www.encyclopedie-universelle.com/beatus-liebana14.html)

Le livre de pélerinage, du voyage à la méditation

Gravure du Saint-Sépulcre de Jérusalem tirée des "Sainctes peregrinations de Jerusalem et ses environs", Lyon, Michelet Topie et Jacques Heremberck, (1488), source : Gallica.

Gravure du Saint-Sépulcre de Jérusalem tirée des "Sainctes peregrinations de Jerusalem et ses environs", Lyon, Michelet Topie et Jacques Heremberck, (1488), source : Gallica.

Le célèbre ouvrage de Bernhard von Breidenbach, Des sainctes peregrinations de Jerusalem et ses environs, traduit en français par Nicolas Le Huin en 1488, propose aux pélerins de gagner Jérusalem par Venise ou par voie terrestre. Il s’agit non seulement d’indiquer aux voyageurs comment trouver des indulgences mais encore de les renseigner sur les spécificités de la religion musulmane. Bel in-quarto, le livre conservé à Chantilly fait partie de ceux qui, pour la première fois, proposent des gravures sur cuivre en lieu et place des gravures sur bois de l’édition latine, ce qui est d’autant plus remarquable que le cuivre a supplanté le bois dans l’art de la gravure près d’un siècle

Page de titre des "Maravilles de Rome", Rome, E. Guillery de Loregne, (1519), source : Gallica.

Page de titre des "Maravilles de Rome", Rome, E. Guillery de Loregne, (1519), source : Gallica.

Frank Lestringant présente ensuite à l’assemblée le premier livre imprimé en français à Rome :Les maravilles de Rome : pelerinages, esglises, corps saincts et lieux dignes avecques les indulgences et remissions quilz acquirent. Publié en 1519 et destiné aux pélerins souhaitant obtenir des indulgences, il témoigne du développement du pélerinage à Rome au XVIe siècle : Jérusalem étant à cette époque particulièrement difficile à atteindre, en raison des avanies que les Turcs faisaient subir aux pélerins, les Européens se sont vus dans l’obligation  de se trouver de nouvelles destinations saintes.

Le Trattato del santo viaggio di Gierusalemme du Bolonais Francesco Cavazzoni, splendide manuscrit à la reliure mosaïquée, est l’un des trésors de la bibliothèque du château de Chantilly. Destiné à l’usage de la famille qui le possédait, la famille Pepoli, ce livre s’est transmis en héritage sur plusieurs générations. Objet de méditation, il remplace le pélerinage que l’on ne peut plus effectuer soi-même. Le voyage et le déplacement physique laissent place au recueillement et à la réflexion suscités par le livre.

Atlas et recueils de cartes, espaces de méditation sur la création du monde

La Géographie de Ptolémée (astronome et astrologue gréco-égyptien du IIe siècle de notre ère), qui compile les connaissances dont on disposait en matière de géographie sous le règne de l’empereur Hadrien, est redécouverte au XVe siècle. Au même moment, les grandes navigations et l’exploration de nouvelles contrées fournissent un certain nombre de connaissances pratiques : la confrontation de ce nouveau savoir à la géographie mathématique de Ptolémée va donner naissance aux cosmographies modernes.

Ptolémée d'après une gravure allemande du XVIe siècle. Source : wikipedia

Ptolémée d'après une gravure allemande du XVIe siècle. Source : wikipedia

Si les Grecs, et à leur suite Ptolémée, avaient tiré de l’observation des étoiles la certitude que la terre était sphérique, ils considéraient toutefois que l’homme ne pouvait vivre partout dans le monde. La zone tauride, au Sud de l’Equateur, et la zone polaire, au Nord de l’actuelle Europe, étaient ainsi réputées inhabitables. Il paraissait par exemple impossible d’aller au-delà du Magnus Sinus (Grand Golfe) à l’Est ou de la fameuse île Thulé au Nord.

« Comme un nageur venant du plus profond de son plonge,
Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe.
Les corps par les tyrans autrefois déchirés
Se sont en un moment en leurs corps asserrés,
Bien qu’un bras ait vogué par la mer écumeuse
De l’Afrique brûlée en Tylé froiduleuse ».
Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, « Jugement », v. 675-680.

Thulé, sous le nom de "Tile", d'après la "Carta Marina" de Olaus Magnus, (1539), source : wikipedia

Thulé, sous le nom de "Tile", d'après la "Carta Marina" de Olaus Magnus, (1539), source : wikipedia

Or les grandes navigations et les découvertes sur lesquelles elles débouchent apportent la preuve que la terre entière est habitable, ce qui constitue une révolution de pensée considérable à l’époque.

Carte "Des isles de Bretagne, la Grand' Albion", tirée de la "Cosmographie universelle" de Sebastian MÜNSTER, traduite par François de BELLEFOREST, Paris, Michel Sonnius, 1575 (source : Gallica).

Carte "Des isles de Bretagne, la Grand' Albion", tirée de la "Cosmographie universelle" de Sebastian MÜNSTER, traduite par François de BELLEFOREST, Paris, Michel Sonnius, 1575 (source : Gallica).

Le monde avant les grandes découvertes, le fameux « oekoumène » (terre habitée), limité comme on le sait à l’Europe, à l’Asie et à l’Afrique, était divisé selon des zones orbiculaires que l’on appellait des « climats » (le « climat » désignant à l’origine une zone de géométrie). Dans les cosmographies modernes, on représente le continent américain et on s’intéresse en outre au mystérieux continent austral, qui sera l’objet du plus vif intérêt jusqu’au XVIIIe siècle. En 1582, dans Les Trois Mondes, La Popelinière encourage vivement les Français à peupler cette terre australe, dont on pensait qu’elle était immense, s’étendant de la Terre de Feu à l’île de Java. Contrée en partie fantasmée, elle cristallise les ambitions impériales des Français, largement devancés dans la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols et les Portugais.

En 1570, est publié à Anvers le Theatrum orbis terrarum d’Abraham Ortelius, qui sera par la suite supplanté par le célèbre ouvrage de Mercator. Premier livre à être désigné comme un « atlas », il propose au lecteur de nombreuses cartes qui doivent l’aider à méditer sur la Création. Des versets de la Genèse sont ainsi proposés en regard des illustrations. LaCosmographie universelle du géographe et théologien allemand Sebastian Münster, traduite par François de Belleforest et publiée pour la seconde fois à Paris en 1575, se présente elle aussi comme un prétexte au recueillement et à la réflexion sur la place de l’homme dans le monde.

La présentation du manuscrit d’un Abrégé de géographie composé sous le règne de Charles IX donne ensuite l’occasion à Frank Lestringant de rappeler la différence entre « cosmographie » et « géographie ». La géographie constitue, comme on le sait, la description de la Terre, de la forme de ses continents et de ses mers, de sa surface en somme. Si la cosmographie est elle aussi description de la Terre, cette dernière y est considérée depuis le ciel, comme un objet immobile au milieu d’une construction sphérique. Ces sphères qui tourneraient autour de notre planète y projetteraient des lignes imaginaires, les parallèles et les méridiens. La cosmographie proposerait donc une image de la Terre entrevue depuis le Ciel et décrite selon les cercles célestes.

Insulaires et livres à usage nautique

Set astronomique (contenant des instruments d'astronomie et de mesure du temps), (1575), Londres, British Museum (photographie : Adeline Lionetto-Hesters).

Set astronomique (contenant des instruments d'astronomie et de mesure du temps), (1575), Londres, British Museum (photographie : Adeline Lionetto-Hesters).

L’insulaire (ou insularium) est un atlas composé exclusivement de cartes d’îles. Son histoire commence au Quattrocento avec le Liber insularum archipelagi du florentin Christophe Buondelmonti (composé dans les années 1420) et se termine au siècle des Lumières. Véritable mémento géographique, il est utilisé comme support de voyage. Celui d’André Thévet, le Grand Insulaire et Pilotage d’Andre Thevet, est conçu pour figurer toutes les îles du monde connu.

Frank Lestringant nous présente ensuite un exemplaire du Manuel de pilotage à l’usage des pilotes bretons (1548) de Guillaume Brouscon, livret xylographique d’une grande rareté, la plupart de ces ouvrages ayant été perdus en mer.  Leurs principaux utilisateurs, les marins, s’en servaient en effet pour se repérer au large grâce aux roses des vents et aux dessins de côtes que l’on pouvait y trouver.

Autre livre à usage nautique, le portulan de l’Amiral de Coligny donne à voir de nombreuses cartes étoilées là encore par des roses des vents. Les noms des ports et des cités se concentrent sur les côtes, tandis que l’intérieur des terres reste vierge de toute information. Une boussole, encartée dans la reliure, rappelle l’usage du livre, qui était un instrument de navigation à part entière.

La collection des grands voyages (1590-1634)

Théodore de Bry, protestant liégeois, propose dans saCollection des grands voyages,  qui paraît à Liège à partir de 1590, une chronologie idéologique des voyages effectués par les Européens en Amérique. Opposant farouche aux Espagnols, il commence en effet par évoquer les expéditions de ses co-religionnaires anglais, puis des Français. Au terme de la partie de son oeuvre consacrée à la Virginie, colonisée par les Anglais, de Bry présente des gravures représentant des Européens nus : les Pictes. Ainsi, de Bry entend faire un lien entre les ancêtres des Anglais et les peuples du Nouveau Monde. De même, au tout début de la collection, une gravure figurant le péché originel rappelle que ces peuples récemment découverts sont perçus comme descendant de la même origine que les hommes du Vieux Continent et que leur nature est elle aussi dégradée par la faute originelle. Frank Lestringant termine alors en opposant cette vision monogéniste, qui postulait l’unité de l’humanité, au polygénisme d’un Giordano Bruno, ou plus tard des libertins, qui en se basant sur des principes matérialistes, concevaient au contraire les hommes comme des créatures nées spontanément, comme des vers ou des mouches, en divers endroits de la terre.

"Portrait de Théodore de Bry", (1597), Bibliothèque Royale des Pays-Bas (source : wikipedia)

"Portrait de Théodore de Bry", (1597), Bibliothèque Royale des Pays-Bas (source : wikipedia)

Adeline Lionetto-Hesters. Mise en ligne : juillet 2011.