Une diplomatie espagnole à l’échelle du monde, XVIe-XVIIe siècles ?

Bertrand Haan, Université Paris IV-Sorbonne

Vittore CARPACCIO, Le départ des ambassadeurs 1495-1500, Huile sur toile, 280 x 253 cm, Gallerie dell'Accademia, Venice (source : WGA)

Vittore CARPACCIO,
Le départ des ambassadeurs
1495-1500, Huile sur toile, 280 x 253 cm, Gallerie dell'Accademia, Venice (source : WGA)

Communication donnée au sein du séminaire ATECOLE (Atelier du Colonial et des Empires) organisé par l’Université-Paris I-EHESS-ULCO et dirigé pour la présente session (10 février 2015), par Gregorio Salinero.

Bertrand Haan commence son intervention par une définition du mot « diplomatie » : par diplomatie, il faut entendre le champ de ce que l’on appelle aujourd’hui « relations internationales », sauf qu’à l’époque moderne, il s’agit bien de relations entre princes, qui ont une dimension personnelle très marquée. Ce n’est pas pour autant un champ restreint : la diplomatie est autant le recours aux armes qu’aux moyens de négociation, autant les acteurs qui font la diplomatie, que ceux qui l’évaluent de loin et la jugent. C’est donc un champ très large qui n’exclut aucun domaine,  commercial, politique, religieux…

Ce thème de la diplomatie espagnole hors d’Europe est aujourd’hui dans un angle mort pour l’histoire globale et pour l’histoire diplomatique. Depuis le milieu des années 2000, et la multiplication des travaux sur l’histoire connectée et l’histoire globale, la diplomatie n’a jamais été prise en compte en France et reste en marge de tous ces travaux qui mettent en avant le contact et l’échange.  Pourtant, la diplomatie a bien ses règles : c’est une activité en propre, un champ de l’activité souveraine, mais beaucoup d’acteurs en Europe s’invitent dans ce qui est normalement un champ clos entre souverains. Tout acte d’un souverain, à tout moment, symbolique, politique, quotidien, s’adresse souvent à ses alter ego ailleurs en Europe, autant qu’à ses sujets. La négociation a elle aussi ses règles. Toute parole prononcée vaut engagement. Il serait donc bienvenu que l’histoire globale prenne pleinement en compte ces aspects. L’histoire diplomatique n’a pas adopté de perspectives beaucoup plus satisfaisantes. Elle demeure une histoire très européenne, alors que cela n’est plus possible au XVIe siècle, au moins pour les monarchies espagnole et portugaise. Seul l’ouvrage dirigé par Jose-Javier Ruiz Ibáñez, Las Vecindades De Las Monarquías Ibéricas, cherche à prendre en considération l’ensemble des voisins intra et extra-européens de la monarchie.

Il faut prendre en compte la dimension mondiale des interlocuteurs de la monarchie espagnole. Les espaces sont un peu moins grands que ceux de la monarchie portugaise, mais embrassent assez largement l’Amérique et une grande partie de l’Asie du Sud-Est, avec les liens entre les Philippines et la Nouvelle-Espagne. Il faut aussi prendre en compte la période d’alliance dynastique, où le roi d’Espagne est aussi roi du Portugal. Bertrand Haan s’est intéressé à cette question en raison de l’importance des travaux sur les normes de la diplomatie dans les relations entre souverains européens, particulièrement sur le lien d’amitié. Ainsi, lorsque les Ibériques s’exportent, ils proposent partout leur « amitié » dans toutes les circonstances. Il y a de multiples formes d’amitié qui soulèvent autant de questionnements, en particulier sur l’exportation des pratiques diplomatiques et de leur accommodation outre-mer, les conceptions de la diplomatie et la manière dont elles évoluent. Dans l’idéal, une recherche sur ce thème partirait des conceptions diplomatiques avant l’arrivée des Ibériques, dans les territoires avec lesquels ils entrent en contact et permettrait de voir à quelle synthèse, quels accommodements on parvient ensuite.

L’aspect événementiel sera laissé de côté aujourd’hui, même si l’histoire diplomatique est particulièrement soumise à la variabilité conjoncturelle. On privilégiera les pistes explorées par l’histoire diplomatique, depuis une trentaine d’années : les acteurs, les pratiques, les discours, les imaginaires, le facteur religieux, mais aussi, pour ensuite s’interroger sur les changements intervenus en termes de système, dans la continuité de la réflexion des politologues.

Il faut d’abord s’attarder sur ceux qui prennent les décisions, qui élaborent la diplomatie et figurent parmi ses premiers acteurs. En contrepoint, sera également évoquée la situation européenne. En Europe, la diplomatie est un des seuls grands domaines d’action dans lequel le souverain peut prétendre être vraiment le seul à prendre une décision. C’est bien à lui, en dernier ressort, qu’il revient de décider de la paix ou de la guerre et personne ne lui conteste ce droit. Les acteurs étatiques, les agents du prince sont dépositaires d’une part de cette souveraineté. Ils seraient les seuls habilités à intervenir officiellement en diplomatie. Il y évidemment beaucoup d’exceptions : les grands seigneurs ont tous une véritable part dans la diplomatie, plus encore au temps des guerres de religion. Malgré tout, la diplomatie reste l’affaire de quelques uns.

Outremer, en revanche, il est frappant de constater le poids des acteurs non-étatiques. Finalement, on est aussi aux prises avec la définition même de ce qu’est la diplomatie. La frontière est déjà à la lisière des espaces que les Ibériques dominent et est particulièrement mouvante. Les rapports avec des communautés que l’on peut considérer comme étrangères aux zones de domination espagnole sont multiples et ne se limitent pas à ceux qui ont une charge officielle. Les acteurs qui interviennent à différents niveaux, souvent à l’échelon local, conduisent des efforts dispersés, sans unité profonde dans les relations avec les différents peuples indiens avec lesquels les Espagnols entrent en contact. Finalement, le coût de ce que représente la diplomatie, la distance, la multiplicité des interlocuteurs font qu’il est impossible de développer un système diplomatique, tel qu’on le connaît en Europe. Cette multiplicité d’acteurs, dont certains interviennent parfois de leur propre chef, permet de couvrir l’ensemble de l’espace, ce qui serait impossible à des diplomates, parce qu’il faudrait un nombre considérable d’agents diplomatiques et des réseaux d’information trop coûteux à développer.

Dans la conception-même de la diplomatie, les visions sont polycentriques et concurrentes. Ce n’est pas le pouvoir central qui fabrique la diplomatie au quotidien. Partout dans la monarchie espagnole, toutes les autorités qui sont partie prenante sont toujours consultées : le pouvoir est souvent en position d’accepter des situations de fait, comme dans le cas de la conquête réalisée par Cortès et des alliances qu’il a pris l’initiative de nouer. Le pouvoir royal donne souvent l’impression qu’il tend à confirmer des décisions déjà prises ou à les couvrir de son autorité dans une sorte de mouvement double où il y a une multiplicité d’acteurs et un pouvoir royal à qui la situation échappe. Les acteurs donnent le sentiment de chercher l’assentiment et la caution du pouvoir royal après coup, tandis que le pouvoir royal cherche à affirmer son autorité en reconnaissant les accords et les situations telles qu’elles existent. La législation en rapport avec les entradas (qui désignent tout type d’expédition, quelle qu’en soient les acteurs ou l’ampleur) ne suffit pas à encadrer le phénomène. Le pouvoir royal ne fait qu’essayer de légitimer aux yeux des autres souverains européens tous les contacts, conflictuels ou non, qui se nouent aux frontières. Les enjeux stratégiques de la monarchie sont déjà très tiraillés en Europe, mais le sont encore plus en outremer. Lorsque les Espagnols veulent se lancer à la conquête de la Chine, à peine débarqués aux Philippines, même si l’entrada dépasse leur capacité et ils n’ont pas l’aval du pouvoir royal. Dès le milieu du XVIe siècle, certains individus ont une vision assez large du jeu diplomatique espagnol et sont capables de prendre en considération l’ensemble de l’outremer. Ainsi, Rodrigo de Vivero, haut fonctionnaire au Mexique, voit, comme un certain nombre d’autres créoles, l’outremer comme le lieu où le roi d’Espagne peut nourrir sa réputation, par ailleurs atteinte en Europe, par un phénomène de compensation. C’est l’idée d’un monde diplomatique différent, avec ses règles, où le roi d’Espagne pourrait trouver de nouveaux enjeux stratégiques et venir chercher de nouveaux gains en termes de réputation.

Qui est diplomate ? qu’est-ce qu’être diplomate en outremer ? En Europe, la monarchie espagnole, depuis les Rois Catholiques, a été une des premières monarchies à investir dans un vaste réseau d’ambassade et d’informations. La diplomatie n’est pas encore une affaire de spécialistes, mais le fait de proches du prince qui ont sa faveur ou de ses représentants, vice-rois et gouverneurs. Il y a déjà un exercice déconcentré de la diplomatie en Europe, par exemple le gouverneur de Milan auprès des cantons suisses. Outremer, tout change. Les commerçants, missionnaires, ceux qui ont une charge pour entrer en contact avec les Indiens en Amérique, apparaissent tous comme ayant une fonction de négociation. D’ailleurs, la monarchie elle-même, promeut ce système. En Amérique, face à des individus qu’on considère comme autant de sujets, on n’accrédite jamais un personnage, mais on préfère envoyer des gens qui ne sont pas accrédités. Cela ne veut pas dire qu’on ne veut pas reconnaître la validité des accords conclus, mais on ne veut pas reconnaître l’interlocuteur comme son égal. Il faut le placer dans un certain état d’infériorité et d’incapacité juridique. On a alors recours à des individus qui n’ont pas la dignité de diplomates : marchands indépendants, renégats, en Méditerranées, membres d’ordres religieux – franciscains et jésuites – en Asie et en Amérique. Les initiatives sont aussi locales, parce qu’il y a franchissement de frontières. Ce sont bien des étrangers, même s’ils sont considérés juridiquement comme des sujets.

Les agents de la diplomatie outremer ont recours aux non-Européens, de manière constante et massive dans les expéditions militaires et toutes les missions diplomatiques : truchements, interprètes, alliés et intermédiaires comme à Tlaxcala, qui est à la fois le rempart et l’intermédiaire dans les guerres avec les Chichimèques. Il y a donc une concurrence structurelle permanente entre ces intervenants, qui existe déjà en Europe. Ainsi, la diplomatie française de la monarchie espagnole est structurée par trois pôles : la cour d’Espagne, celle des Pays-Bas et l’ambassade en France. Du point de vue du pouvoir royal à Madrid, il y a une forme de délégation de ce qu’est la diplomatie, comme en Allemagne. Le gouvernement des Pays-Bas est chargé de verser son salaire à l’ambassadeur en France, ce qui est une indication des liens de dépendance. Même dans le cas des Granvelle, pourtant frères, l’un dominant le gouvernement à Bruxelles, l’autre ambassadeur en France, il y a mésentente de fond sur la politique à suivre. La concurrence structurelle est donc déjà présente en Europe, et est encore plus grande outremer : elle induit la participation de beaucoup plus d’acteurs au niveau local, hors de l’influence des vice-rois. Outremer, les diplomates sont encore moins spécialisés, et la participation des ecclésiastiques est beaucoup plus massive qu’en Europe. Cette spécificité diplomatique est souvent indissociable d’intérêts commerciaux ou religieux.

– La négociation et la manière dont on conçoit les relations diplomatiques

La diplomatie européenne s’inscrit dans un univers qui demeure chrétien, même après la rupture protestante. La Chrétienté dresse clairement une barrière avec l’extérieur, si l’on pense par exemple aux projets de croisade qui traversent encore le XVIe siècle. La Chrétienté s’est bâtie contre l’ennemi musulman ottoman, et au-delà de la Chrétienté, le contact fait toujours débat. La Chrétienté dresse une frontière entre ceux qui sont dignes d’être des interlocuteurs et ceux qui ne le sont pas. C’est clair dans le cas du roi du Congo qui a cherché à entrer en contact avec les puissances européennes, mais jamais le roi du Portugal ne cesse de le traiter comme un vassal.

En outre, il y a des références obligées que l’on trouve dans les traités de paix : l’invocation du concile, le retour à l’unité de la chrétienté. Les églises sont particulièrement utilisées comme lieux de négociation. Il y a aussi des rites de négociation ou de conclusion de la paix, spécifiques : le Te Deum, les grands discours d’ouverture, la croisade qui est une cause commune… Le cadre chrétien est donc omniprésent, et son absence, même s’il n’est pas contraignant, gêne l’établissement d’un dialogue. En outre, les relations entre les Indiens d’Amérique et les souverains d’Asie sont gênées également parce que le système diplomatique européen est fondé sur une hiérarchie et des rangs entre princes, qui sont le fruit d’une tradition, avec des procédures d’arbitrages. Les relations diplomatiques sont fondamentalement des relations de prince à prince : dans le cas de Venise, les traités sont signés avec le doge et la République. Les deux dimensions sont ici prises en compte : la République est incarnée aussi par le doge. Outremer, l’autre n’est pas considéré comme digne de nouer une alliance dynastique, ce qui est pourtant le symbole d’une alliance diplomatique forte, avec la possibilité d’un dialogue et d’une union sur le long terme. Dans l’Amérique espagnole, l’alliance entre des familles de l’aristocratie indienne et les familles de conquistadors joue un rôle équivalent au mariage entre les familles aristocratiques castillanes et italiennes, mais en Asie, cela n’est pas possible et c’est un obstacle aux relations.

En outre, en Europe, il y a une même conception de la guerre, de la paix et des autres relations entre souverains. Guerre et paix s’inscrivent encore aux XVIe-XVIIe siècles, dans un cadre juridique fondé sur la justice. Une négociation tend à devenir un accord qui suppose des concessions progressivement, entre la fin du Moyen Age et le début de l’époque moderne. Mais il y a une conception concurrente qui prédomine souvent dans la négociation et le rétablissement de la paix, qui est le rétablissement de la justice. Les relations entre les souverains doivent être des relations de concorde. Dans la chrétienté, tous les hommes sont naturellement des amis, des coreligionnaires, qui sont portés à s’entendre. La guerre est un dérèglement qui s’explique par une injure, parce que la justice n’est plus respectée. Le traité de paix doit rétablir cette justice et fondamentalement accorder le pardon des offenses. Cette conception est en fait difficilement exportable. La justice rétablie au moment du rétablissement de la paix est d’essence divine. Face à des non-Chrétiens, des convertis trop frais ou des Indiens en Amérique, qui sont d’éternels néophytes, on ne peut pas considérer qu’un accord s’inscrit pleinement dans ce cadre du rétablissement de la justice divine. Les conceptions des relations entre souverains en Europe sont aussi caractérisées par un corpus de droit écrit. Il y a bien des relations qui sont réglées par des traités, mais malgré tout, ils ont un caractère contraignant et un véritable poids juridique.

Dans les relations entre souverains, c’est l’amitié qui doit régner. Cette amitié renvoie très directement, surtout depuis la redécouverte des textes d’Aristote, à l’Antiquité grecque. Le maître à penser des relations diplomatiques est alors Aristote, pas Machiavel. Ce lien amical permet de rendre le dialogue possible, entre des interlocuteurs inégaux, réduit la distance et les place sur le même plan. L’amitié repose aussi une logique de don et de contre-don : lorsqu’on est ami, il faut le montrer dans chaque circonstance et montrer même que cette amitié va toujours croissant. Il faut aussi en apporter des preuves tangibles, notamment en matière d’aide militaire.

Outremer, tout ce cadre est mis à mal. Malgré tout, les Espagnols comme les Portugais l’accommodent et cherchent à le reproduire autant que possible. Ce cadre est aussi un frein parce qu’il engage les interlocuteurs à ne pas considérer les interlocuteurs non-Européens sur un pied d’égalité. Cet ensemble de normes provoque nombre de conflits et d’incompréhensions. Le principe même de la relation diplomatique est donc mis en cause. En Amérique, on ne reconnaîtra de relations diplomatiques qu’avec les autorités portugaises, jamais avec les Indiens. On enfreint malgré tout, certaines règles. Quand la négociation est acceptée, dans la majorité des cas, on cherche d’abord la soumission. Les Espagnols cherchent à se glisser dans les habits des anciens souverains américains et considèrent les Indiens comme des néophytes, des sujets, des populations à réduire plutôt qu’à traiter sur un pied d’égalité. Outre les ensembles Mexica et Inca, l’absence d’autorité centrale clairement identifiée ne joue pas en faveur des peuples avec lesquels les Espagnols sont en contact. La négociation est acceptée, toujours en Amérique, mais aussi en Afrique, en entretenant un état de guerre permanent. La volonté de signer un accord est toujours présente et la diplomatie accompagne toujours le progrès des frontières. Les accords sont associés à une attitude agressive, où que ce soit, hors de l’Asie, où la force ne peut pas être utilisée avec autant d’efficacité qu’en Afrique de l’ouest et en Amérique. Les tentatives d’implantation pacifique, en Amérique, ne sont guère le fait que des ordres religieux. La « révolution militaire » dont parle Geoffrey Parker est très discutée : les alliances, imposées ou non, respectées et durables, sont toujours incontournables en Amérique.

Dans les relations entretenues par les Espagnols en Amérique, l’activité diplomatique se met en place très progressivement. Cet exercice diplomatique est imposé. La désignation des Indiens est liée à cette résistance (cf. travaux de Christophe Giudicelli). L’espace de la frontière est malgré tout aussi un espace de négociation permanente. Les relations qui se nouent ici nous échappent en grande partie. Malgré tout, lorsqu’on noue des contacts avec les Indiens, c’est toujours l’amitié qui est proposée. Le terme « amitié » est souvent polysémique : l’amitié proposée à un souverain en Europe respecte normalement la souveraineté de chacun. L’amitié est un lien politique qui n’est pas spécifique à la diplomatie et innerve tout le monde diplomatique et social dans le monde moderne, jusqu’à ce que le terme commence à désigner en premier lieu un lien plus restreint, soumis à l’exigence de sincérité, au tournant des XVIIe-XVIIIe siècles. L’amitié est aussi un lien qui unit un souverain et ses sujets. Dans ce type d’amitiés, l’amitié qui lie au souverain supporte une certaine distance hiérarchique. Lorsqu’on la voit exprimée dans les correspondances, c’est le souverain qui offre son amitié. En retour, le ministre ou les sujets offrent leur obéissance. C’est un lien plus proche de celui de « clientèle ». La polysémie du lien d’amitié se retrouve également en Amérique. Les documents qui évoquent les parlamentos des années 1640 évoquent également l’amitié, dans la mesure où il s’agit de faire reconnaître la souveraineté du roi d’Espagne. De véritables traités de paix ont ainsi été signés avec les Chichimèques. On accepte de véritables relations diplomatiques et accords de paix, en contradiction avec tous les accords signés à la fin du XVe siècle avec la papauté et le roi de Portugal. Les Chichimèques sont ainsi intégrés dans la sphère d’influence du roi d’Espagne. En fait, cette diplomatie outremer ne veut jamais dire son nom. C’est pour cela aussi qu’il n’y a que quelques études qui s’apparentent à l’histoire diplomatique de l’Amérique espagnole. Outre ces quelques travaux, lorsqu’on évoque les relations avec les Chichimèques, on nous parle d’accords fragiles, de normes de respect, de renversements de situation, qui ne sont finalement pas si différent de ce qui se passe en Europe.

Aux Philippines, l’avant-poste asiatique de la monarchie espagnole à partir des années 1570, l’emprise espagnole est limitée, complexe et imparfaite, mais c’est un marchepied pour tous les contacts avec l’Asie du Sud-Est. On y retrouve le système de dépendance administrative qui vaut en Europe où la Franche-Comté et le Charolais dépendent des Pays-Bas : les Philippines sont dans la dépendance du vice-roi du Mexique. La diplomatie entre Madrid, Mexico et Manille se construit et permet de nouer des relations avec la Chine, le Japon, les sultans musulmans, le Siam, le Cambodge, le Vietnam et l’Indonésie. Dans le cas asiatique, les acteurs sont mieux considérés, ce qui est lié à la perception qu’en ont les Européens, comme des sociétés plus civilisées, mieux organisées et de toute façon plus à même de résister. La négociation est donc acceptée avec des puissances non-chrétiennes. Avant les efforts d’évangélisation, la volonté de nouer des relations commerciales est prédominante. La dimension impériale de ces entreprises est très claire sous la plume des Espagnols qui résident à Manille. Les acteurs outremer ne parviennent pas à infléchir la politique de la monarchie en Europe. L’obsession des rois d’Espagne est alors centrée sur la France. Le roi d’Espagne cherche toujours à faire reconnaître sa souveraineté en préservant les formes. Il ne signe pas un traité de paix avec un inférieur. Lorsqu’est signé un accord avec le sultan ottoman en 1580, les résistances pour rendre l’accord public viennent plus de la cour d’Espagne que de celle du sultan. Aucun agent officiel n’est envoyé, et c’est une trêve, et non pas un traité de paix, qui est signée. Le roi d’Espagne fait tout pour en masquer l’existence. Dans le discours officiel de la monarchie espagnole, cet accord n’a pas existé. Avec les non-musulmans, l’accord est peut-être plus facile, mais finalement, la conception globale des relations diplomatiques qu’ont le souverain chinois et le sultan sont semblables dans la mesure où ils ne reconnaissent que le monde qui gravite autour d’eux, c’est-à-dire leurs vassaux et alliés. Au-delà, il n’y a pas de relations diplomatiques et égalitaires possibles. Quelques représentants ottomans viennent en France, mais aucun ambassadeur du sultan ne vient en péninsule ibérique. Les agents qui représentent les intérêts du souverain espagnol, quelles que soient leur nationalité ou leur accréditation, sont toujours obligés de faire le déplacement. La Chine considère ainsi que la diplomatie n’existe pas. Pourtant, pour pénétrer en Chine, le roi d’Espagne accepte malgré tout cette inégalité fondamentale qui fait de lui un vassal du souverain chinois. Il hérite là d’un système déjà constitué. En tant que roi d’Espagne, le roi du Portugal accepte d’être le vassal de nombreux souverains, comme celui du Monomotapa à qui est versé un tribu en textiles jusqu’au début du XVIIe siècle. Le roi d’Espagne admet ainsi de nombreuses situations dans lesquelles les relations sont particulièrement inégalitaires. Dans les liens diplomatiques liés par les Ibériques à l’échelle du monde, on oscille entre dialogue diplomatique et liens de vassaux à suzerains en permanence. Les liens diplomatiques ne préjugent pas de l’égalité entre les interlocuteurs.

 Il faut souligner également à quel point le prosélytisme et le fait d’être en rapport avec les Ibériques ou des interlocuteurs qui ne sont pas reconnus comme des Chrétiens à plein, a entravé les relations diplomatiques et les a limitées. Dans tous les accords, les Ibériques cherchent à glisser des clauses qui, au moins, supposent la conversion. On atteint là un certain paroxysme dans le domaine diplomatique. Un interlocuteur qui n’est pas chrétien n’est pas un interlocuteur à plein. On ne sait pas bien quand Cortès a obtenu la conversion de la famille dirigeante Mexica, mais il l’a clairement posée comme condition. Le fait qu’il invoque la conversion des Tlaxcaltèques et des Mexica prouve qu’on ne peut nouer de dialogue réel qu’avec des Chrétiens.

S’agit-il pour autant de nouveaux systèmes diplomatiques et peut-on parler de mise en place d’un nouveau droit international ? Même si l’expansion outremer a vraiment marqué un tournant dans l’histoire du droit des gens, les normes mises en avant et la légitimité donnée aux expéditions ibériques demeurent très européennes. Les normes ne changent pas. Toute la légitimation des entreprises ibériques outremer, quels que soient les interlocuteurs, ne repose que sur la légitimation des catégories européennes. L’entrée en guerre contre un tyran ou ennemi de la foi et les traités de paix sont justifiés comme on le ferait en Europe. Le cadre normatif ne change pas, et le débat se déroule uniquement entre les Européens. Ainsi, lorsque les Espagnols et les Portugais sont outremer, ils livrent un discours formaté.

Peut-on dans ces conditions parler d’un système diplomatique outremer, qui supposerait des critères de régulation et d’homogénéité, avec des contacts fréquents, l’acceptation de l’échange, et l’adhésion à des normes communes ou à une idéologie commune ? Il semble bien que se mette en place, dans l’Amérique espagnole, un système qui est au moins autant un système politique que diplomatique. Plus il y a de degrés d’amitié et de modes de relations différents selon qu’on s’éloigne des villes et des points d’ancrages de la souveraineté espagnole : plus on s’en approche, plus les liens de vassalité sont marqués, plus on s’en éloigne, plus les liens d’amitié tendent à s’assimiler à un lien d’entité à entité.

Dans la diplomatie, telle que la conçoivent les Ibériques lorsqu’ils se transportent outremer, toutes les frontières, symboliques ou culturelles, semblent avoir bougé. Malgré tout, dans le domaine des normes, on continue à se référer à un système européen On s’adapte aussi au lien recherché, où que ce soit dans le monde, lorsqu’on est en relation avec un nouvel interlocuteur, c’est-à-dire un lien de sujétion de domination le plus parfait possible.

Débat

Gregorio Salinero  revient sur l’empire ottoman, sur lequel Bertrand Haan semblait suggérer que dans le domaine ottoman, et dans le monde arabo-musulman, il y aurait deux manières de traiter la diplomatie, avec un sultan qui ne rechignerait pas à se mettre en position de vassal en cas de signature d’un traité de paix, et du côté espagnol, un monde qui n’admet jamais d’avoir signé la paix. Bertrand répond que sur ce point, tout dépend de la conjoncture. Radu Paun ajoute que la Sublime Porte ne signe jamais de traités de paix, et que le sultan non plus n’admet jamais la paix. Le sultan accorde seulement des trêves. Tous les accords du sultan sont des trêves. Bertrand ajoute cependant qu’au moment où l’accord est conclut, la Porte accepte de le rendre public, alors que la monarchie espagnole non. Pour Marco Penzi, la papauté n’aurait rien signé non plus avec la Porte. Il n’y aurait guère que Venise qui aurait signé un traité avec la Porte en 1573.

Gregorio se demande si la pratique qui consiste à faire de la sous-traitance diplomatique en la faisant reconnaître par un autre, existe aussi du côté ottoman. Le roi de Castille pourrait ainsi user de son titre de roi du Portugal pour accepter la paix sur un mode mineur. Ces systèmes de sous-traitance diplomatique se retrouveraient-ils de tous côtés et seraient-ils systématiques ? Dans cette perspective, on pourrait relire ce que dit Charles Quint et Philippe II sur les épisodes où les conquistadors éliminent les princes locaux. Charles Quint, dans le cas de l’élimination d’Atahualpa par Pizarro, se dit « mécontent » que Pizarro l’ait garrotté. Il sent bien qu’une ligne infranchissable a alors été franchie. L’idée que l’autre est toujours traité comme un vassal pourrait être nuancée, en relisant ce qui est ressenti comme une offense dans les initiatives locales. Ces divers niveaux ne sont pas toujours assumés par le prince.

Selon Radu Paun, les puissances catholiques, européennes entament un dialogue dans des territoires très éloignés, où sont envoyés des gens qui ne sont pas d’égale qualité. L’Espagne n’a pas de représentant diplomatique dans l’empire ottoman, mais la Pologne, état puissant à l’époque, non plus. L’empire ottoman de même n’envoie pas d’ambassadeurs, mais des serviteurs du grand vizir, littéralement des esclaves, parce qu’il n’y a pas non plus d’idée de la diplomatie du type de celle que l’on avait en Europe occidentale. Il semble qu’il y ait un processus au niveau européen, élargi notamment par les capitulations entre François Ier et le sultan. Mais il reste difficile de dire que le roi de Pologne était un vassal du sultan, tout dépend de l’angle d’approche sous lequel on regarde l’histoire. La présence de l’empire ottoman dans le monde européen est une présence évidente et constante, qui modifie l’unité de certaines monarchies. Même en Russie, il y a eu deux tentatives majeures de coopter la Russie dans un effort militaire contre l’empire ottoman, mais ce qui compte, c’est que le Saint-Siège et Venise ont pris en compte la possibilité de négocier avec la Porte.

Eric Roulet se demande si l’élargissement de la diplomatie est une nécessité, ou une vision globale qui conduirait à ouvrir son esprit pour avoir une véritable vision du monde. Il y aurait peut-être une évolution politique dans les états européens qui conduirait à concevoir autrement le rapport à l’autre. Il ajoute que la grande difficulté pour les Indiens dans l’Empire hispanique, c’est qu’en théorie les Indiens ne sont pas des sujets, mais bien des vassaux, ce qui induit dans les conceptions de la société et du rapport au groupe, une difficulté à les faire entrer dans ce schéma diplomatique. Gregorio souligne qu’il y a cependant une période d’ambiguïté à ce sujet : dans les octrois de territoires, pour certains conquistadors, il est bien question de vassaux, mais ensuite la couronne est embarrassée d’avoir utilisé ce terme. A certains moments, on parle de vassaux dans les territoires octroyés. Mais une fois les concessions faites, bien que le terme « vassal » se trouve dans les documents reconnaissant par exemple le marquisat de Cortès, la couronne se met désormais à parler de « sujets », cette fois pour tout le monde. Pour Eric, il s’agit d’une question d’espaces géographiques, de rapport à des sociétés structurées, où certains chefs de guerre sont clairement identifiables et peuvent s’apparenter à la féodalité et d’autres espaces où ce cas de figure n’existe pas, par exemple dans le nord du Mexique ou en pays Maya, où il n’y a pas cette possibilité d’identification. Même si le terme vassal n’est pas utilisé, l’Indien paiera cependant toujours le tribut. Gregorio préconise de bien distinguer entre les gens du commun, les Indiens et la manière dont parlent les princes des aristocraties dans leurs lettres. Ce vocabulaire « vassal »/ « sujet » au sujet des Indiens mériterait une analyse en profondeur. Eric ajoute qu’ainsi, dans le cas des Chichimèques, il n’y a pas de traités, alors qu’il y en a avec les Mapuche.

Compte rendu par MGLF, mai 2015