Leçon 6 : Une utopie religieuse

Support : chap. 57 « Comment était réglé le mode de vie des Thélémites »

Altdorfer Albrecht, Saint Florian quittant le monastère, (1530), Galleria degli Uffizi, Florence, (source : WGA)

Altdorfer Albrecht, Saint Florian quittant le monastère, (1530), Galleria degli Uffizi, Florence, (source : WGA)

Observation. Commentaire oral.

Dans quelle mesure l’abbaye de Thélème est-elle une utopie ? Répondez à la question en vous appuyant sur des procédés littéraires précis.

Introduction.

Rabelais était un humaniste et fait la critique du clergé régulier, de la vie monastique, de l’inutilité des moines selon Rabelais. La critique est virulente dans Gargantua, concernant le culte des saints : Rabelais fait référence à Saint Genou pour les goutteux au chapitre 45, et dénonce le mélange entre superstition, religion et paganisme. Les noms des saints sont réduits à de mauvais jeux de mots. C’est donc une véritable critique et une réflexion libre, sans aucun tabou, que propose Rabelais.

Dans quelle mesure l’abbaye de Thélème est-elle une utopie ?

I. Un monde idéal

A. La prépondérance d’une bonne éducation

L’abbaye n’impose aucune véritable contrainte, ce qui relève de l’idéal humaniste : une foi en l’homme anime les lettrés se réclamant de ce courant de pensée. La répétition de l’expression « bien nés », ainsi que le procédé de généralisation « qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice » montrent la foi en l’homme qui anime les fondateurs de l’abbaye : l’éducation et le bon sens suffisent, les règles ne sont pas utiles, puisqu’elles sont transgressées et pervertissent l’homme. L’adage « car c’est toujours ce qui est défendu que nous entreprenons, et c’est toujours ce qu’on nous refuse que nous convoitons » renforce cette idée.

B. Un lieu transitoire vers le mariage

Une conception nouvelle du mariage est proposée, l’expression « celle qui l’avait choisi » montre que le mariage ne doit plus être arrangé mais doit être un mariage d’amour. Les indices de temps « à la fin de leurs jours » et « premiers temps » montrent que l’abbaye de Thélème est totalement novatrice. La vie monacale est considérée comme une étape transitoire de la vie, et nullement une fin, le syntagme « quand le temps était venu que l’un des Thélémites voulût sortir de l’abbaye » insiste sur cet aspect novateur. Le terme « vertu » est d’ailleurs prononcé : « ils cultivaient encore mieux cette vertu dans le mariage ». Rabelais ne propose donc rien d’immoral, et montre que le respect de la morale ne peut qu’être brisé lorsque l’homme souffre de trop de contraintes ; la claustration propre au monde monacal est donc clairement stigmatisée par l’humaniste natif de Seuilly.

II. Liberté individuelle et vie collective

A. Aucune véritable contrainte

La clause « Fais ce que voudras » est surprenante pour une institution religieuse. Cela monte la foi en l’homme qui anime les humanistes. La répétition des termes « nul » et « ni » (« nul ne les obligeait ») met en avant cette absence totale de contrainte. Rabelais veut insister sur le fait que le vœu monacal doit être motivé par une foi certaine et non par des convenances familiales. C’est toute la sincérité de la foi qui est ainsi mise en avant.

Par ailleurs, le parallélisme « Si l’un ou l’une d’entre eux disait : « buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons », tous jouaient » est un ensemble de causes et de conséquences qui semble mettre en avant une harmonie parfaite entre les individus. Le passage est ainsi clairement utopique, étant donné que le narrateur fait fi de toute individualité.

B. Des disciplines humanistes

L’importance d’un savoir humaniste et complet est mise en exergue : « aucun ou aucune d’entre eux qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments de musique, parler cinq ou six langues et s’en servir pour composer aussi bien en vers qu’en prose ». Il est à noter que la pratique de nombreuses langues est à relier au goût humaniste pour la philologie : revenir aux textes originaux et non se contenter de copies et de gloses est un fondamental humaniste. De plus, l’équilibre entre le savoir intellectuel et les activités physiques est mis en avant : « Jamais on ne vit des chevaliers si preux, si nobles, si habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si bien toutes les armes, que ceux qui se trouvaient là. » La répétition de l’intensif « si » montre que le texte est utopique, dans la mesure où il présuppose que l’homme puisse être parfait. Toutefois, le discours, bien que fantaisiste en apparence, est à prendre dans le sens le plus sérieux, et révèle l’idéal humaniste de Rabelais.

Conclusion.

L’abbaye de Thélème est une utopie car elle renvoie à un idéal de liberté et non à l’enfermement traditionnel des abbayes et des couvents. C’est là une volonté de croire en l’éducation et non aux règles strictes (l’idéal humaniste d’une éducation intelligente est affirmé). Le texte est conforme au projet d’écriture de Rabelais : le contenu est sérieux et relève d’une idéologie humaniste. Ce contenu est à déceler derrière l’apparent amusement de Rabelais, qui pousse à l’extrême son idéal de liberté.