Livia Lüthi – De la laideur des « retireuses de grâce ». Louise Bourgeois ou la beauté d’être sage-femme.

Cette section constitue la partie 8 de 10 du numéro
LE VERGER - Bouquet XI : Le corps des femmes

Livia Lüthi (U. de Neuchâtel)

Louise Bourgeois (source : Livia Lüthi)

Louise Bourgeois (source : Livia Lüthi)

 

Figure de l’imperfection selon la théorie galénique, la sage-femme incarne à elle seule tous les préjugés sur la laideur féminine, tant moraux que physiques. Débile de corps et d’esprit, elle est présentée dans la littérature médicale comme un « demi-homme », issu d’une « race idiotte et imperite [sans qualification] » (L. Joubert). La plume des conteurs ne l’épargne pas non plus, comme en témoigne le Gargantua : la matrone est une « prolixe et vieille finaude, qui connaît […] toute sorte de recettes magiques »[1] et répondant trait pour trait à la description-type de la sorcière. Il n’est donc pas surprenant qu’elle suscite la méfiance et soit perçue, dans les croyances populaires, comme un personnage inquiétant, plus soucieux de fabriquer de faux pucelages et de s’enrichir que d’assister positivement les femmes en couches.

Sage-femme de Marie de Médicis et première de son art à porter le chaperon de velours (distinction suprême), Louise Bourgeois déjoue tous les clichés. Jeune et compétente, elle se revendique de l’enseignement d’Ambroise Paré. A travers ses écrits – notamment le Récit et l’Instruction –, elle s’impose comme le modèle d’une nouvelle génération de sages-femmes : en rupture avec les représentations populaires physiques et mentales, elle entend véritablement « faire taire le médisant » et prouver que sa façon d’appréhender les accouchements n’est plus celle de ses consœurs.

Après un bref rappel des modèles de représentations féminins (littéraires et médicaux), nous confrontons le portrait élégant de Louise Bourgeois au stéréotype de la matrone traditionnelle – incarné, dans ses textes, par une rivale vulgaire : Madame Dupuis. Mais la déconstruction du type littéraire disgracieux de la levandière suffit-elle à imposer la nouvelle accoucheuse comme unique instance compétente ? Ou la revalorisation de la profession désirée par la praticienne s’arrête-t-elle à l’exemplarité de son propre destin ? Car si le Récit opte pour une mise en scène héroïque des exploits de la sage-femme, l’histoire médicale semble quant à elle privilégier l’apparition d’une science toute masculine. Jusqu’alors apanage des femmes, l’obstétrique glisserait-elle entre les mains des hommes ?

Peut-être est-ce pour cette raison que l’apparence revêt, chez Louise Bourgeois, une importance symbolique, car son corps lui permet en premier lieu de légitimer sa place auprès de la femme en couches. Pour souligner la beauté de ses gestes, mais surtout pour appuyer ses dires, l’accoucheuse joue avec les lois de la physiognomonie.

[1] Évelyne Berriot-Salvadore, Les femmes dans la société française de la Renaissance, Genève, Droz, 1990, p. 253-254.

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