Compte-rendu de la table-ronde de la journée doctorale de la SFDES

Dans le cadre de la journée doctorale organisée par la Société française d’étude du Seizième siècle le 17 janvier 2020 à INHA, une table-ronde a réuni Isabelle His (Université de Poitiers), Jean-Marie Le Gall (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Estelle Leutrat (Université Rennes 2 – Haute Bretagne) et Jean-Charles Monferran (Université Paris Sorbonne) autour du thème “Études seiziémistes : actualités et perspectives”.

Ce bref compte-rendu, partiel, tâche de mettre en valeur les points essentiels qui ont émergé de ce temps d’échange très constructif.

Isabelle His – Musicologie

I. H. rappelle la pérennité de sujets classiques : les études monographiques ainsi que les thèses panoramiques (autour d’un genre ou d’un concept). Elle souligne également l’apport déterminant des corpus numérisés et des catalogues accessibles en ligne.

Jean-Charles Monferran – Littérature

J.-C. M. met en avant le hiatus qui existe selon lui entre les sujets de thèse (aux corpus et aux sujets assez « balisés ») et le renouvellement de la recherche, qui est davantage le fait de chercheurs plus chevronnés.

Il insiste sur le fait que certaines thématiques venues des États-Unis commencent à émerger en France : animal studies, écocritique ou étude de genres. L’histoire du livre, dans le sillage des travaux de Roger Chartier, a permis de renouer, à partir des années 1980, avec la contextualisation des textes et des pratiques de lecture.  Par ailleurs, l’intérêt pour certains objets nouveaux se fait sentir : l’argument au théâtre (Sandrine Berregard), la table des matières (colloque organisé par Aude Leblond à Paris 3 et auquel a participé J.-C. M.) ou le cabinet de curiosité (Myriam Marrache-Gouraud).

Les devenirs de la Renaissance sont désormais un sujet de préoccupation majeur, comme en attestent la naissance d’une collection chez Classiques Garnier, l’ouvrage récent dirigé par Sandra Provini et Mélanie Bost-Fievet (Renaissance imaginaire. La réception de la Renaissance dans la culture contemporaine (XXe-XXIe siècle)) ou le colloque organisé à Strasbourg en 2018 par J.-C. M. et Hélène Védrine (« Le XIXe siècle, lecteur du XVIe siècle »). J.-C. M. y voit une reprise de la question assez ancienne de la fortune des œuvres, des aléas de la transmission et de la réception. Ces interrogations sont désormais empreintes du souci de mener des lectures actualisantes, de prendre en compte l’anachronisme et le « texte du lecteur », y compris ses contresens. La réception des œuvres de Rabelais en Chine en tant qu’auteur du peuple est ainsi emblématique d’une lecture qui, quoiqu’erronée, témoigne d’un intérêt renouvelé pour leur auteur.

J.-C. M. insiste, comme I. H., sur le rôle des nouveaux outils numériques. Il rappelle également la progressive extension des corpus au-delà des œuvres littéraires traditionnelles, et notamment l’entrée de Jean de Léry dans le canon, grâce aux travaux de Frank Lestringant.

Il envisage enfin certains angles morts : le manque d’approches comparatistes sur la poésie ; le peu d’histoire des idées ; un déficit d’étude des périodes charnières avec le XVe et le XVIIe siècle. Il appelle encore de ses vœux des travaux sur la langue et la pensée de la langue à la Renaissance, ainsi que sur les réseaux intellectuels autour des grands pôles urbains.

 Jean-Marie Le Gall – Histoire

J.-M. L. G. souligne qu’il y a de la continuité plutôt qu’un changement de paradigme. Il retient quatre thèmes dominants dans la recherche actuelle en histoire :

– les guerres de religion. S’y rattachent les études sur les villes et sur les engagements aristocratiques. La pertinence du concept même de « guerres de religion » paraît devoir être interrogé : le terme est peu employé au XVIe siècle, davantage au XVIIe siècle.

– les guerres d’Italie. Les études portent sur les circulations, dans la perspective d’une histoire globale ; les approches les plus récentes cherchent à relire la guerre non pas dans l’évolution de l’armement, mais à travers le rôle du livre.

– les cours européennes. Se croisent dans ce cadre les travaux d’histoire et d’histoire de l’art, notamment sur la codification des cérémonies de cour et la diffusion des modèles.

– le livre et l’économie du livre. J.-M. L. G. rappelle lui aussi l’importance de la bibliographie matérielle et de la constitution de bases de données. Il souligne également la promotion de l’histoire des savoirs plutôt que des sciences et des techniques, et l’intérêt pour le rôle du livre dans la création de l’espace et de l’opinion publics.

J.-M. L. G. déplore que l’histoire sociale soit laissée de côté, si ce n’est par l’étude des métiers d’art, et que l’histoire rurale ne connaisse qu’un renouveau limité. L’histoire sérielle n’a plus cours, alors que les moyens de calcul disponibles n’ont jamais été aussi nombreux et efficaces. Elle est pourtant une des rares approches permettant de questionner, voire de réviser certaines périodisations convenues.

J.-M. L. G. constate également que, du fait de la numérisation, le rapport aux archives s’est modifié. La consultation en ligne des documents ne peut pourtant pas remplacer leur lecture directe. L’édition des sources a connu un regain d’intérêt, comme le montre par exemple la parution des synodes et des assemblées politiques des protestants. Ces publications, précieuses, peuvent toutefois provoquer des interprétations biaisées lorsqu’elles sont partielles. L’accès aux sources en néo-latin posera bientôt de plus en plus problème et devrait être un sujet de discussion avec les littéraires.

L’intérêt médiatique et touristique pour la Renaissance, lui, ne se dément pas. Toutes les commémorations autour de François Ier ou de Léonard de Vinci le prouvent, comme l’attrait que constituent les châteaux de la Loire. Mais il se soutient peu de thèse d’histoire sur le XVIe siècle. La Renaissance, pour retrouver tout son attrait, ne doit surtout pas devenir une « science du déchet », c’est-à-dire du seul patrimoine encore visible.

J.-M. L. G. appelle pour finir à repenser les bornes chronologiques de nos travaux. Il souligne tout l’intérêt des études sur les apports juifs et ottomans à la Renaissance européenne, et pense qu’il serait temps de considérer la réciproque.

 Estelle Leutrat – Histoire de l’art

E. L. constate d’abord que l’art italien et les grands décors ont été et restent « le » grand sujet. Mais dans l’intérêt porté aux familles royales, de nouvelles approches surgissent du fait de la formation des jeunes chercheurs, plus sensibles à la matérialité : c’est le cas de deux docteurs d’abord stylistes, qui se sont intéressés au costume et à la broderie dans les portraits de la famille Médicis.

 Les travaux sur le luxe sont alimentés par les contrats CIFRE, pris en charge par les grandes maisons de couture ou de joaillerie.

L’histoire du livre a également fait surgir de nouvelles problématiques en histoire de l’art, notamment autour de l’illustration et de la gravure, mais aussi du cuir et des dorures.

E. L. en appelle à plus de pluridisciplinarité et à la prise en compte des questions de réception, des périodes antérieures au XVIe siècle (notamment autour des collections d’estampes) et du XVIe siècle dans les siècles ultérieurs. Elle remarque avec intérêt l’émergence d’approches géographiques autour de villes importantes (comme la Renaissance à Toulouse) et le renouvellement des études de cours (celle des Valois en particulier). Les études de genre n’ont pas encore trouvé leur place, mais pourraient se développer grâce à l’étude de grandes figures féminines.