La lettre érudite (XVIe-XVIIIe siècles) – Arborescences : revue d’études françaises, n° 9/2019

https://www.erudit.org/fr/revues/arbo/

Les lecteurs de correspondances d’Ancien Régime, souvent à la recherche d’informations circonstancielles sur un événement particulier, se retrouvent parfois confrontés à des missives remplies de citations marginales et infrapaginales, ou parsemées d’inscriptions s’attachant à rendre le plus clairement possible le revers d’une médaille récemment découverte. Ces authentiques dissertations qui se greffent au contenu de la lettre, qu’elle soit familière ou non, sont le fait de savants professionnels ou d’amateurs éclairés en relation épistolaire avec d’autres membres de la République des Lettres. Qu’il s’agisse de théologie, de philologie, de numismatique, de voyages, de sciences ou plus simplement de « belles lettres », ces réseaux érudits facilitent et accélèrent la circulation des savoirs et leur diffusion à l’échelle européenne.

Cette dynamique est intimement liée à l’histoire du livre en général, et plus particulièrement au passage de la correspondance érudite d’une circulation exclusivement manuscrite à la publication. En vertu de leur caractère savant et souvent encyclopédique, ces échanges épistolaires sont parfois repris dans des ouvrages imprimés, comme ce fut le cas par exemple, au début des années 1670, de la riche correspondance du disciple de Gassendi, François Bernier, laquelle constitue une partie essentielle de ses Voyages. Avec l’apparition du journalisme savant, la lettre érudite devient un texte destiné à être largement diffusé. Le caractère mitoyen de ces correspondances d’Ancien Régime, situées à la jonction de l’essai imprimé et de la missive manuscrite, mena Françoise Waquet à analyser le passage de la lettre érudite au périodique comme autant de « faux semblants d’une mutation intellectuelle » (Waquet : 1983). Le rôle central que joue la correspondance savante dans les activités de la République des Lettres se trouve dès lors amplifié par l’imprimé. Ces échanges épistolaires deviennent ainsi un puissant agent de cohésion, mais aussi de subversion au sein des différents réseaux. Les polémiques entraînent quant à elles des mutations discursives : malgré les codes de politesse en place érigés en règles d’or par les manuels d’ars dictaminis, le discours épistolaire s’approche de plus en plus de la satire et sert parfois à monter de véritables campagnes pamphlétaires.

Étudier la lettre savante permet en outre de redécouvrir les correspondances d’auteurs prestigieux (Luther-Érasme, Bossuet-Leibniz, etc.), mais aussi d’érudits plus obscurs dont les activités épistolaires ont souvent lieu dans le cadre de mandats précis, soit au sein d’académies de province, soit à titre de journaliste ou d’attaché à une bibliothèque princière. Ces lettres contiennent souvent des illustrations, des formules, des transcriptions d’inscriptions antiques, des textes en grec, en hébreu, en chinois ou en arabe, et mettent ainsi en évidence l’importance du travail éditorial auquel se livrent les auteurs. En même temps, leurs échanges épistolaires acheminent des réflexions souvent en cours d’élaboration et que le lecteur voit évoluer lettre après lettre.

C’est à ces aspects de la correspondance érudite du XVIe au XVIIIe siècle que voudrait se consacrer le neuvième numéro de la revue Arborescences. Qu’il s’agisse d’un corpus littéraire, journalistique, viatique, scientifique ou théologique, nous sollicitons des propositions d’articles originaux qui ouvrent de nouvelles pistes de réflexion sur la dynamique de la circulation des savoirs au sein des échanges épistolaires, sur l’évolution des réseaux érudits de l’Ancien Régime, sur les savoirs véhiculés et les types de discours mobilisés, ainsi que sur les stratégies éditoriales qu’implique le passage à la publication. Nous sommes particulièrement intéressés par des contributions provenant d’éditeurs de correspondances.

Le Caravage, Saint Matthieu et l'ange, 1602, Berlin (WGA)

Le Caravage, Saint Matthieu et l'ange, 1602, Berlin (WGA)

Bibliographie choisie

BEAUREPAIRE, Pierre-Yves (éd.), La communication en Europe de l’âge classique au siècle des Lumières, Paris, Belin, 2014.

– (éd.) avec Héloïse HERMANT, Entrer en communication : de l’âge classique aux Lumières, Paris, Classiques Garnier, 2012.

– (éd.) avec Jens HÄSELER et Anthony MCKENNA, Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIe-XVIIIe siècle), Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2006.

– (éd.) La plume et la toile : pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières, Arras, Presses de l’Université d’Artois, 2002.

BERKVENS-STEVELINCK, Christiane, Hans BOTS et Jens HÄSELER (éd.), Les grands intermédiaires culturels de la République des Lettres. Étude de réseaux de correspondances du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, Champion, 2005.

– (éd.) avec Jeroom VERCRUYSSE, Le métier de journaliste au dix-huitième siècle : correspondance entre Prosper Marchand, Jean Rousset de Missy et Lambert Ignace, Oxford, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 1993.

BOTS, Hans et Françoise WAQUET (éd.), Commercium litterarium. La communication dans la République des Lettres. Forms of Communication in the Republic of Letters, 1600-1750. Conférences des colloques tenus à Paris, 1992 et à Nimègue, 1993, Amsterdam-Maarssen, APA-Holland University Press, 1994.

BRIZAY, François (éd.), Les formes de l’échange : communiquer, diffuser, informer de l’Antiquité au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.

DUNAN-PAGE, Anne et Clotilde PRUNIER (éd.), Debating the faith : religion and letter writing in Great Britain, 1550-1800, Dordrecht ; New York, Springer, 2013.

HOOCK-DEMARLE, Marie-Claire, L’Europe des lettres. Réseaux épistolaires et construction de l’espace européen, Paris, Albin Michel, 2008.

L’Épistolaire au XVIe siècle, Paris, Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’ENS, Cahiers V. L. Saulnier, nº 18, 2001.

NELLEN, Henk, « La correspondance savante au XVIIe siècle », XVIIe siècle, n° 178 (1993), pp. 87-98.

NEVEU, Bruno, « Correspondances diplomatiques et informations », XVIIe siècle, n°178 (1993), pp. 45-61.

PASSERON, Irène et al., « La république des sciences. Réseaux des correspondances, des académies et des livres scientifiques. Introduction », Dix-huitième siècle, 2008/1 (n° 40),  pp. 5-27.

PEIFFER, Jeanne et Jean-Pierre VITTU, « Les journaux savants, formes de la communication et agents de la construction des savoirs (XVIIe-XVIIIe siècle) », Dix-huitième siècle, 2008/1 (n° 40), pp. 281-300.

SCHAPIRA, Nicolas, Un professionnel des lettres au XVIIe siècle. Valentin Conrart : une histoire sociale, Seyssel, Champ Vallon, 2003.

WAQUET, Françoise, « De la lettre érudite au périodique savant : les faux semblants d’une mutation intellectuelle », XVIIe siècle, 35 (1983), pp. 347-359.

 

Envoi des propositions

Merci d’adresser vos propositions d’articles (250 mots) avant le 15 mars 2018conjointement à :

Sébastien Drouin : sdrouin@utsc.utoronto.ca

Camelia Sararu : camelia.sararu@mail.utoronto.ca

 

Veuillez joindre à votre proposition une courte notice bio-bibliographique.

Les auteurs dont les propositions auront été acceptées seront invités à soumettre leurs textes complets (entre 35 000 et 80 000 signes) au comité de rédaction avant le 1er septembre 2018.

 

Responsables

Sébastien Drouin (Université de Toronto)

Camelia Sararu (Université de Toronto)