Appel à contribution : Le Verger, bouquet XIII – Le pain à la Renaissance

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LE VERGER - Bouquet XIII : Le pain à la Renaissance

Le numéro XIII du Verger, revue numérique du site Cornucopia, sera consacré au pain et à ses divers aspects à la Renaissance.

The Beaneater

Annibale Carracci, The Beaneater, 1584-85, Rome, Palazzo Colonna.

Une « culture du pain » ?

Dans le contexte anthropologique de la Renaissance, qui établit un parallèle constant entre la nourriture et la lecture ou l’activité intellectuelle (Michel Jeanneret, Des Mets et des Mots, 1987), il importe de saisir la particularité et la complexité de l’aliment le plus répandu à la Renaissance en Europe : le pain. Suivant la belle expression de Marie-Christine Gomez-Géraud (« Le pain des autres. Nourriture, Exotisme et Altérité », Le Verger, VIII[1]), on pourrait parler d’une « culture du pain » au XVIe siècle, tant cet aliment est, par synecdoque, un symbole de l’alimentation, pourvu d’un large spectre de significations.

Un aliment substantiel incontournable

Dans la perspective de l’Occident chrétien, le pain est le fruit de l’effort et du travail de l’humanité marquée par la chute (Gn 3, 19 : in sudore vultus tui vesceris pane). Cela explique les proverbes qui associent pain et subsistance : « Gagner son pain », « demander son pain »…

L’expression « Bon pain, bon vin » ouvre le repas au XVIe siècle : on trouve là les deux éléments complémentaires, indispensables à sa réussite. Le pain est toutefois une nourriture fruste, qui ne constitue pas le sommet du raffinement gastronomique. Il est une sorte de base ou de substrat alimentaire qui s’intègre à des pratiques variées, sous forme de tartine ou de soupe. On trouve également du pain d’épices, de la fouace, du pain blanc ou de la galette cuite sous la cendre, telle que popularisée par Rabelais. Il est l’un des symboles possibles du goût, mais aussi du partage et de l’hospitalité dans les natures mortes et dans les représentations de scènes domestiques, comme celle du Mangeur de haricots d’Annibale Carracci.

Un symbole religieux

Le pain est au cœur de la liturgie chrétienne, sous la forme de l’hostie. Du point de vue de la théologie catholique, il devient « corps du Christ » durant la cérémonie de la messe. Parallèlement, existe un certain nombre de rites qui consistent à consommer du « pain benit ».

Le XVIe siècle est l’époque des controverses théologiques concernant l’eucharistie. Avec Martin Luther et Jean Calvin, le sacrement est repensé, tout comme le rite (Christian Grosse, Les Rituels de la cène : le culte eucharistique réformé à Genève (XVIe – XVIIe siècles), 2008). Les débats sur l’eucharistie même semblent conduire à une forme de partage entre historicisation du côté protestant et littéralisme du côté catholique.

Dans la peinture religieuse, le pain apparaît fréquemment comme un rappel de l’eucharistie et comme un symbole de la charité. On le retrouve dans les représentations picturales de la Sainte Famille à table (Jan Mostaert, 1495-1500), de la Cène d’Emmaüs (Jacopo Pontormo, 1525) ou d’Élisée multipliant les pains (le Tintoret, 1577-78).

Un reflet de l’organisation domestique et des distinctions sociales

Dans une société où l’alimentation est un facteur croissant de distinction, le pain apparaît comme un point commun ou une solution de continuité entre les catégories sociales. Il existe ainsi une hiérarchie du pain, du « pain blanc » au « pain noir », en passant par le « pain bourgeois ».

Le pain, dans nombre d’expressions, permet également de dire et de penser les interactions avec autrui (« manger du pain de quelqu’un »), les relations familiales ou de domesticité (« estre du pain et de la table de quelqu’un »).

On peut encore s’interroger sur la place des boulangers, sur la panification privée qui semble avoir gagné en importance à Paris durant le bas Moyen Âge et pendant les guerres de Religion, mais aussi sur les pratiques sociales et festives qui entourent la corporation des boulangers ou qui sont liées au pain en général.

Valeur comique, valeur érotique

En littérature, le pain peut revêtir une dimension comique. Dans Gargantua, la guerre picrocholine commence par une querelle dont le localisme et l’insignifiance renforcent le comique : des fouaces en sont l’objet (XXV). Les personnages du boulanger et du meunier peuvent être tournés en dérision, pour leur avarice (Le Savetier Audin) ou parce qu’ils sont cocus (Le Meunier de qui le diable emporte l’âme en enfer).

Dans un registre proche, le pain peut revêtir une dimension érotique. L’expression « emprunter » ou « prester un pain sur la fournee », que l’on retrouve chez Bonaventure Des Perriers (I, 5), désigne les relations sexuelles avant le mariage. Dans les Raggionamenti, le pain est associé par L’Arétin aux préliminaires amoureux (II, 1e journée). Chez Boaistuau, le pain est également un équivalent du corps de la femme (4e journée, 38e nouvelle).

Un indice de civilisation ?

Les humanistes notent à la suite de Varron (5, 105) ou de Pline l’Ancien (18, 83) que le pain a succédé à des formes de brouets (puls) bien moins élaborés. On ne s’étonnera donc pas que le pain et la panification participent d’une projection analogique, dans la découverte des peuples lointains par les Européens.

Le pain permettrait ainsi d’élaborer une « grille d’interprétation pour parler des peuples étrangers » (Marie-Christine Gomez-Géraud). Chez les Tupinambas rencontrés par Jean de Léry, l’assimilation de la farine de manioc à du « molet de pain blanc tout chaut » est une preuve de raffinement ; les Aztèques se livrent à une panification macabre où l’eau est remplacée par le sang humain.

La fabrication de pains à partir des « vieils ossements des morts », au cours du siège de Paris par Henri IV, en 1590, confirme peut-être, quant à elle, que la frontière entre civilisé et barbare est moins intangible qu’elle n’y paraît.

Plusieurs axes d’études pourront être envisagés :

On prendra comme objet le pain au sens large, en tenant compte des acteurs de la fabrication et de la consommation du pain. Toutes les approches disciplinaires sont les bienvenues : histoire, littérature, histoire de l’art, histoire des idées, anthropologie.

De façon générale, les contributions chercheront à apporter un éclairage sur la panification et la commercialisation du pain, son histoire et son image dans les textes de la Renaissance. L’étude des expressions lexicales touchant au pain et leur évolution pourra constituer le pendant de cette recherche.

Les contributeurs pourront tâcher de montrer comment le pain apparaît dans les textes ou les arts comme variant, ou comme invariant culturel ou social. On s’interrogera par exemple sur le lien du pain avec la hiérarchie sociale, sur la symbolique du pain dans les arts visuels et dans les lettres. Y a-t-il valorisation ou dévalorisation, implicite ou explicite de cet aliment ?

On pourra analyser l’articulation entre le pain profane et le pain sacré. On donnera leur place aux débats confessionnels concernant l’eucharistie au XVIe siècle, et à l’étude de leur répercussion dans la littérature et dans les arts.

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 Nous laissons les contributeurs libres du choix de leur sujet. Les articles peuvent être de longueur variable, dans une limite de 8 à 15 pages, soit entre 30 000 et 50 000 caractères environ (espaces et notes inclus).

Le Verger est une revue pluridisciplinaire dirigée par l’équipe de Cornucopia et consacrée à la période de la Renaissance. Toutes les propositions seront examinées par l’équipe de Cornucopia et soumises à l’approbation du comité de lecture du Verger.

Calendrier :

– avant le 1er décembre 2017 : envoi d’une proposition composée d’un titre provisoire et d’un résumé d’une page maximum à l’adresse suivante : site.cornucopia@gmail.com

– 15 janvier 2018 : réponse du comité de lecture.

– 1er mai 2018 : remise des articles sous forme électronique, respectant la feuille de style.

– juin 2018 : mise en ligne du numéro.

 

[1] http://cornucopia16.com/blog/2015/06/09/marie-christine-gomez-geraud/