Nina Hugot : « Un coeur plus que d’homme » : l’héroïsme et le féminin dans les tragédies d’Etienne Jodelle

Nina Hugot, Université Paris-Sorbonne et Université de Bâle

Pierre-Narcisse GUERIN, "Didon et Enée", (vers 1815), Paris, Musée du Louvre (WGA).

Pierre-Narcisse GUERIN, "Didon et Enée", (vers 1815), Paris, Musée du Louvre (WGA).

 

À la fin de Cléopâtre captive, le chœur des Phéniciennes commente le suicide de Cléopâtre en louant son cœur « plus que d’homme ». Ce syntagme, déjà commenté par la critique, n’a jamais reçu d’interprétation genrée : peut-on lui en donner une ? C’est-à-dire, Didon et Cléopâtre sont-elles supérieures par leur statut d’héroïne ou par leur genre ?

L’étude des sources de Jodelle semble témoigner d’une volonté de valoriser les femmes aux dépens des hommes. En effet,  il puise dans ses sources, qui proposent un récit centré sur des hommes, des épisodes strictement consacrés aux femmes, déplace le point focal porté sur l’histoire et peut dès lors faire de ses tragédies un spectacle en faveur des femmes bafouées par l’histoire. Les deux femmes sont donc « plus que d’homme » dans le sens où elles démontrent leur supériorité sur les hommes qui les entourent.

Mais cette supériorité de Cléopâtre et Didon ne semble pas simplement pas tenir à leur statut d’héroïne de tragédies. Le triomphe des reines est de fait en partie partagé, notamment si l’on songe à leur suicide glorieux qui est dans les deux cas collectif. Or, puisque la répartition du personnel dramatique est strictement genrée, le groupe qui partage la gloire des héroïnes est strictement féminin. Si les personnages eux-mêmes en proposent un commentaire genré, le lecteur-spectateur semble y être lui aussi autorisé, voire invité

Mais pour comprendre l’importance de l’héroïsme féminin chez Jodelle, il faut réinterroger les liens du tragique au féminin au prisme de la notion de fureur. En effet, si la fureur est définitoire de la poétique tragique de Jodelle, elle est aussi la caractéristique majeure de Didon, mais, d’après les personnages, des femmes en général : elle est incompatible avec le masculin. Dès lors, l’héroïsme tragique et le féminin sont rendus indissociables par leur lien respectif à la fureur.

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Pour consulter le sommaire du bouquet du Verger consacré à Didon se sacrifiant, on peut se reporter ici.

 

 

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